
Sévère – Régis Jauffret
Ça faisait un moment que je voulais lire « Sévère », moins pour replonger dans l’ambiance grasse et moite de l’affaire Edouard Stern, fait divers qui a inspiré Régis Jauffret, que pour étudier l’angle avec lequel il allait traiter le mix réalité/fiction sans citer aucun nom. Chose faite ce week-end donc.

Régis Jauffret s’est donc inspiré de l’affaire Edouard Stern: en 2005, ce banquier était retrouvé mort, une balle dans le crâne et vêtu d’une combinaison en latex. Sa maitresse, Cécile Brossard, l’aurait abattu en pleine séance SM. Le procès de celle-ci avait alors déballé tout un pan de la vie du banquier et de sa maîtresse, allant très loin dans le détail de leurs habitudes sexuelles.
Dans « Sévère », Régis Jauffret fait parler une femme à la première personne, une femme qui aurait abattu son amant d’une balle dans le crâne alors qu’il était vêtu d’une combinaison rose en latex. Sans jamais citer aucun nom, Jauffret fait évoquer à cette femme le jour du drame, sa fuite puis son retour, son procès, son histoire personnelle, ses sentiments et toute sa relation avec « le marchand », cet amant violent et torturé.
Démarrant le roman par un prologue posant les bases de la réalité vs. la fiction en littérature, Régis Jauffret mélange dans « Sévère » les deux genres, sans qu’on sache ni même que l’on s’attache à savoir ce qui est vrai et ce qui est faux.
Sur l’exercice du narrateur, rien à dire, contrairement à d’autres qui ont tenté l’expérience, la voix de Régis Jauffret dans le corps d’une narratrice ne dénote pas. On a certes beaucoup de mal à ressentir la moindre empathie pour cette jeune femme mais c’est moins lié à son personnage et à l’histoire qu’au traitement de l’auteur, qui ne recherchait de toute façon pas cela selon moi.
Par contre sur le reste…
Le style est épuré au maximum, les phrases sont très courtes, parfois sans verbe, tout « claque » sans cesse et j’avoue avoir été dérangée par cette version clinique de la littérature.
Même si je peux concevoir qu’un style au service d’un tel fond ne peut être trop chargé, je n’ai absolument pas accroché et n’ai rien ressenti. Impression accentuée par le fait que Régis Jauffret ne rentre finalement dans aucun détail, fait raconter des bouts d’histoires et des anecdotes à sa narratrice en restant en surface, sans qu’aucune émotion ne vienne en écho du récit, alors qu’au contraire, ladite narratrice base toute ses explications sur les sentiments qu’elle éprouvait pour son amant. C’est finalement un sentiment global de « creux » qui m’a étreint à la fin du roman.
Bref, la personne qui m’a prêté « Sévère » et qui connaît un poil mes goûts littéraires m’avait avertie que je risquais de ne pas accrocher… Banco, cher ami!
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« Sévère », Régis Jauffret
Paru le 4 Mars 2010 chez Seuil
Pour vous – Dominique Mainard
Dans le cadre de l’opération Masse Critique de Babelio, j’ai reçu « Pour vous » de Dominique Mainard. Je ne connaissais pas l’auteur mais le pitch du roman m’avait assez intriguée pour que je fasse la demande de ce livre très précisément.

Delphine M. a 35 ans et a compris très jeune, à travers une enfance et adolescence difficiles et parsemées de petits boulots, que les gens ont tous et constamment besoin de réconfort, de présence, voire d’illusions et de mensonges.
Elle a donc créé « Pour Vous », une agence de services à la personne d’un genre un peu particulier puisque Delphine propose à ses clients une aide dans leurs manques, généralement affectifs et émotionnels. Que cela soit de jouer le rôle d’une fille disparue, d’envoyer des dessins d’enfants à un père privé de la garde des siens, de faire le messager entre 2 amants ou de louer un enfant à un couple incapable d’en avoir, Delphine gère les carences affectives en vraie professionnelle, créant contrat, factures et paiements à échéance, le tout sans aucun état d’âme ni sentiment. Delphine est là pour conforter les gens dans leurs illusions et leur rendre ainsi la vie plus douce tout en ayant elle-même la plus solitaire et triste des vies personnelles.
A travers le roman, on suit bien évidemment Delphine et son histoire, comment elle en est arrivée à créer cette agence, ses propres carences affectives mais également certains clients « marquants » comme cette vieille dame qui adorait les Harlequin et qui fut malgré elle la première client de Delphine en lui demandant de jouer le rôle de sa fille. Ce vieux monsieur que Delphine emmène au parc tous les dimanche et qui est persuadée qu’elle est sa petite-fille. Ce couple auquel Delphine loue quelques heures par semaine le fils de sa secrétaire. Cet adolescent autiste dont la mère paye Delphine pour qu’elle le « sorte ». Cet homosexuel malade du Sida dont Delphine va accompagner les derniers jours. Et puis Jones, l’amant de ce dernier qui retrouvera Delphine et la mettra face à ses contradictions.
C’est un livre noir, triste, extrêmement efficace dans le traitement des émotions.
Les personnages secondaires sont fouillés, construits et on ne peut s’empêcher de passer de la pitié à l’incompréhension au sujet de Delphine et de sa totale indifférence face au désespoir de ses clients. Si la fin du roman est peut-être un peu « facile » dans le sens où la carapace de Delphine va se rompre un peu vite au vu de ce qu’elle a vécu, j’ai refermé ce livre des questions plein la tête à propos de l’homme, du sentiment d’empathie, du mensonge et des illusions confortables et surtout sur la tristesse infinie d’une vie sans émotions.
Ce livre m’a trotté en tête un moment, je me suis sentie littéralement « triste » sans être capable de dire si j’étais triste pour Delphine ou pour la direction que prenait l’humain dans ses relations avec les autres.
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« Pour Vous », Dominique Mainard
Paru en poche le 9 Avril 2010 chez Folio
La SF selon Clément #7: Nicolas Eymerich, Inquisiteur – Valerio Evangelisti
Si je vous parle de Bologne en Italie, vous me répondrez en évoquant la célèbre sauce tomate avec des morceaux de bœuf hachés dedans et certainement pas, en première intention, en parlant Science-Fiction.
Et vous auriez tort, puisque c’est de la capitale de l’Emilie-Romagne qu’est originaire Valerio Evangelisti, l’un des auteurs les plus furieusement originaux de la SF de la fin du XXème siècle.
En effet, ce diplômé de Sciences Politiques de l’Université de Bologne (la plus vieille université européenne !), spécialiste d’Histoire moderne et contemporaine, s’il n’était pas spécialement destiné à l’écriture de romans fantastiques, a su pourtant s’imposer comme chef de file incontestable de la nouvelle SF italienne grâce au succès mérité de son cycle autour d’un personnage génial : Nicolas Eymerich, Inquisiteur.
Rares sont les personnages aussi complexes que celui du Grand Inquisiteur dominicain du XIVème siècle.
Personnage historique, Nicolas Eymerich est l’inquisiteur du Royaume d’Aragon qui poursuivit avec zèle les hérétiques du royaume et publia le Manuel de l’Inquisiteur (Directorium Inquisitorum), ouvrage de référence de la torture légitimée par la foi.
De ce personnage moyenâgeux et à priori peu recommandable, Valerio Evangelisti tire un portrait plus complexe.
Il en fait, selon ses propres mots, un Sherlock Holmes au service de la foi, qui, tout en se montrant théologien rigide sait aussi faire preuve de compassion.
A la complexité de son personnage, Valerio Evangelisti ajoute la complexité du récit qu’il scinde en trois époques.
Au XIVème siècle, fraichement nommé Inquisiteur Général d’Aragon, Nicolas Eymerich doit faire face à des apparitions dans le ciel et des naissances monstrueuses qui effraient les villageois.
Au XXIIème siècle, un vaisseau envoyé dans le passé à la recherche d’une mystérieuse relique religieuse rate sa cible et se retrouve à proximité du lieu où officie l’Inquisiteur, tandis qu’à notre époque, un jeune homme nommé Frullifer tente, tant bien que mal, de défendre une thèse révolutionnaire sur une science énigmatique : la psytronique.
Alors que l’auteur aurait pu se borner, comme d’autres ont pu le faire avec plus ou moins de succès, à un triple récit linéaire qui finirait par se répondre à quelques pages de la fin, le tour de force de Valerio Evangelisti est de faire s’interpénétrer les récits qui finalement se répondent. Ce jeu de résonnances est la force de l’auteur qui usera de ce procédé (qui complique parfois un peu la lecture) dans les autres romans du cycle.
Evidemment, la qualité des trois récits est très inégale et on se retrouve vite attiré par l’une des époques et le charisme du personnage principal fait (trop ?) vite pencher la balance en faveur du récit se déroulant au XIVème siècle et qui slalome agilement entre SF, fantastique, policier et roman historique, certains pousseront même jusqu’à comparer les aventures du terrible inquisiteur avec « le Nom de la Rose » d’Umberto Eco et à noter quelques traits de ressemblance frappants entre Nicolas Eymerich et Bernardo Gui…
Equilibre soigneux entre SF et roman historique, Valerio Evangelisti nous emmène exactement là où il veut nous emmener. En cassant les codes temporels de la narration (même si d’autres l’ont fait avant lui, avec plus ou moins de réussite), en prenant soins de planter un décor historique minutieusement choisit et directement inspiré de ses études universitaires, l’auteur nous entraîne sur les pas d’un inquisiteur plus vrai que nature et interroge le fragile équilibre qui existe entre la foi et la raison. Brillant.
Fait suffisamment rare pour être souligné, le cycle Nicolas Eymerich de Valerio Evangelisti ne souffre pas d’une baisse de qualité au fur et à mesure des tomes. Ainsi, Les Chaines d’Eymerich, Le Corps et le Sang d’Eymerich, Les mystères de Nicolas Eymerich, Cherudek et Picatrix ne souffrent pas de la comparaison avec le premier opus de la série, bien que les deux derniers prennent un tour un peu plus métaphysique.
On notera également, pour les amoureux du 9ème art, une adaptation en Bande Dessinée plutôt bien menée par David Sala et Jorge Zentner.
Le ciel de Bay City – Catherine Mavrikakis
Mars 2010, je me baladais dans les allées du Salon du Livre de Paris avant de tomber sur le stand des éditions Sabine Wespieser. J’ai toujours été fascinée par leurs couvertures, sobres, efficaces, qui pourraient être prises comme contre-exemples dans tout essai sur l’efficacité du marketing du Livre et de sa couverture.
Je devais être d’une humeur « sérieuse » puisque je suis repartie avec « Le ciel de Bay City », lequel devait, sur le papier tout du moins, contenter la part de moi qui est mordue d’Histoire.

Amy a 18 ans en 1979. Si elle est née et a toujours grandi à Bay City, Michigan, sa mère est une française d’origine polonaise et juive. Elle et sa sœur ont fui la France où elles avaient été séparées de leur parents et cachées par des paysans. Les grands parents d’Amy et toute sa famille maternelle sont morts dans les camps de concentration et depuis son enfance, la jeune fille est en proie à d’affreux cauchemars à leur propos, sans avoir rien vécu de tel.
Amy a 18 ans mais ne supporte pas de vivre, elle respire partout l’odeur des charniers et ne voit dans le ciel mauve du Michigan que les volutes de cendres issues des camps et les corps de ses aïeuls. Le soir de ses 18 ans, Amy met le feu à la maison familiale pour faire se rejoindre sa famille, là-haut dans le ciel et ses cendres.
Clairement, que les amateurs d’action passent leur chemin.
Si Amy revient dans le détail sur les 4 jours qui ont précédé l’incendie où va périr toute sa famille, « Le ciel de Bay City » est surtout un recueil des pensées, des réflexions et des monologues d’Amy à propos de sa famille, de cette « culpabilité de vivre » qu’elle ressent, sur cette Américaine-type qu’elle incarne mais qu’elle ne sera jamais, sur cette revendication du judaïsme qu’elle va faire contre l’avis de sa famille, sur ses cauchemars, sur les camps, l’horreur de la 2nde Guerre Mondiale…
Amy n’a pas envie de vivre, ne supporte pas l’air qu’elle respire et ne comprend pas pourquoi elle a survécu à tout ça.
Sans aucune dialogue ou si peu, sans action concrète autre que la mise par écrit des réflexions d’une jeune fille de 18 ans en proie à des démons hérités de sa famille, « Le ciel de Bay City » aurait pu être poignant s’il s’était arrêté à 150 pages. Sur 300 pages, Amy tourne beaucoup en rond et se répète encore et toujours et ce qui, au début, pouvait accentuer le côté tragique de son existence devient plutôt lassant voire énervant sur la fin.
En conclusion, un livre historique mais pas trop, romanesque mais pas trop mais trop lassant pour qu’il ne tombe pas des mains tout seul…
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« Le ciel de Bay City », Catherine Mavrikakis
Paru le 27 août 2009 chez Sabine Wespieser Editeur
Le fils de la bonne – Guillaume Lecasble
Une couverture cartonnée ocre, un cœur à l’envers et une typographie qui me rappelle la machine à écrire que j’avais quand j’étais enfant. Tout annonçait déjà la nostalgie dans l’apparence du dernier roman de Guillaume Lecasble, « Le fils de la bonne ».

Concepçion est la bonne de Madame et Monsieur et s’occupe de tout dans leur Hôtel Particulier du 16e arrondissement de ce Paris des années 50. Madame et Monsieur ont déjà deux filles, Madame en attend une 3ème qui naitra le même jour que Manolo, le fils de la bonne.
Manolo est accepté comme l’un des leurs malgré sa particularité: il ne parle pas, il émet. C’est un enfant radio, capable de capter les ondes et d’émettre, pour la plus grande joie de la famille et pour aussi pour sa plus grande frayeur si le monde extérieur le savait.
Nous suivons sur près de 270 pages l’enfance de Manolo, son amour pour Louise, sa tendresse indéfectible pour Madame et Monsieur, la découverte de sa particularité, son apprivoisement, son acceptation. Mais nous suivons également les tourments d’un petit garçon incapable de parler et condamné, pour se faire comprendre, à écrire ses pensées sur un carnet qu’il porte toujours autour de son cou. Les affres d’un jeune garçon qui en grandissant comprend qu’il n’est pas comme les autres et qu’il ne pourra jamais l’être.
« Le fils de la bonne » est un conte, un vrai.
L’histoire de Manolo est irréelle, imaginaire, drôle parfois, émouvante souvent et triste finalement.
Le style poétique de Guillaume Lecasble peut parfois être difficile à lire, un peu lourd, la retranscription des monologues de Manolo est souvent abrupte, surtout vers la fin du roman, mais on referme ce livre avec un vrai sentiment d’ailleurs, d’imaginaire.
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« Le fils de la bonne », Guillaume Lecasble
Paru aux Éditions Hugo et Cie le 22 avril 2010
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