
Tu pourrais intégralement rater ta vie – Toni Jordan
Non mais qu’est-ce que c’est que ce titre? J’ai rarement beaucoup de choses à reprocher aux traductions des livres anglophones mais là on atteint des summums quand on sait que le titre original est « Addition » et qu’il était précisément ce qui m’avait attiré vers ce livre, avec le pitch…

Grace Lise Vanderburg a 35 ans, vit à Melbourne, est célibataire et a un TOC ou du moins une addiction aux additions: elle compte, tout et tout le temps, les lettres de son nom (19), le nombre de bouchées à faire pour manger une part de gâteau (31), le nombre de pas entre son appart et le café (245), les mesures de son appartement… Amoureuse platonique de Nikola Tesla, l’inventeur, qui avait également été diagnostiqué comme « compteur fou », Grace laisse les chiffres et les additions lui donner les repères qu’elle n’a pas.
Elle rencontre un jour un autre 19 lettres, Seamus O’Reilly, tombe amoureuse de celui qui, en plus, n’a pas l’air d’avoir peur de ses manies et se pose alors la question d’engager une thérapie pour s’en débarrasser (des manies, pas de Seamus).
J’avais adoré la 4e de couverture, ces histoires de TOC comme autant de repères millimétrés, de névroses et en fond, la question de la normalité. J’avais juste peut de tomber nez-à-nez avec une héroïne de chick-litt un peu gnan-gnan qui aurait fait perdre de son intérêt à sa névrose.
Ça n’a pas été le cas.
Grace est, soyons clairs, très atteinte, sa vie nous est déroulée comme une liste interminable de chiffres, de nombres, de savants calculs et d’automatismes. Mais Grace n’est pas malheureuse, elle n’est juste « pas toute seule dans sa tête » (expression qui me parle tout particulièrement) mais cela la rend attachante, émouvante et n’enlève rien à son intelligence et surtout à son sens de la répartie et à sa folie légère et donc agréable.
Que tout ceci ait une explication enfouie au plus profond de son inconscient, c’est évident assez vite mais Toni Jordan ne nous dépeint pas ici une vie triste, à plaindre ni finalement une personne à guérir.
Car quand Grace va vouloir se débarrasser de ses manies en pensant qu’une vie normale est l’avenir qui l’attend avec Seamus, va alors se poser la question de la normalité et de sa conception pour chacun.
Grace est normale, d’une façon simplement différente de tous les autres, cela fait-elle d’elle une personne à guérir?
Toni Jordan nous trace ici le parcours d’une amoureuse passionnée, d’une jeune femme attachante, un peu folle mais très sensée qui va devoir lutter avec la définition même de la norme et des impacts que cela peut avoir de vouloir rentrer dans un moule.
Une écriture fluide, agréable, quelques passages un peu long sur l’histoire de Nikola Tesla mais globalement un livre très sympathique, un bon moment et de vrais et grands sourires à la lecture.
Par contre, un vrai carton rouge sur la traduction du titre, je réitère mon incompréhension…
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« Tu pourrais intégralement rater ta vie » (Addition), Toni Jordan
Paru le 4 Mars 2010 aux Éditions Héloïse d’Ormesson
Nouveaux contes de la folie ordinaire – Charles Bukowski
Quelle émotion, mon premier Bukowski. Oui, mon premier, je sais, j’aurais juste mis 28 ans à daigner ouvrir un ouvrage de celui que beaucoup hissent au rang de génie littéraire. Pourquoi avoir commencé par celui-ci? Bonne question.

« Nouveaux contes de la folie ordinaire » vient donc, assez logiquement après « Contes de la folie ordinaires ».
Format court, des nouvelles qui ne dépassent que rarement les 3 ou 4 pages, ça me semblait parfait pour aborder l’univers de Bukowski.
Cet univers on m’en a beaucoup parlé: en bien, en mal mais globalement toujours en extrême. Pas d’entre deux avec le style, l’ambiance et la psychologie des personnages que Bukowski met en scène.
Car « Nouveaux contes de la folie ordinaire« , s’il est d’abord un recueil de nouvelles mettant en avant justement cette violence, cette folie intégrée parfaitement au quotidien des personnages, est surtout une plongée sans bouteilles dans la vie et l’esprit d’individus, hommes ou femmes, qui ne sont pas fous, ou qui ne le sont plus, la barrière ayant été franchie et dans ce nouveau monde qu’est le leur (et donc celui dans lequel Bukowski nous fait voyager), les repères n’en sont plus, la morale n’a pas lieu d’être, les addictions, le sexe et la violence sont devenus les seuls moyens de communication et d’affirmation possibles.
Le tout est servi par un style cohérent avec le fond, à savoir dynamique, violent presque, fleuri voire grossier, un style qui m’a essoufflée et a fait que malgré la violence que mes yeux parcouraient, j’ai été incapable de les en détacher.
Intriguant d’ailleurs, je n’aurais jamais pensé avouer un jour, à partir d’un bouquin, que la fascination de la violence est plus forte que le dégoût qu’elle m’inspire, ou en tout cas, qu’elle l’accompagne admirablement.
Par contre, le format court est idéal. Je ne suis pas sûre qu’un roman entier de ce style avec cette verve, cette violence et cet univers arrive à me capter vraiment, moi qui ait plutôt tendance à me lasser des styles trop marqués.
Mon prochain? « Journal d’un vieux dégueulasse » je pense, histoire de vérifier cette dernière hypothèse.
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« Nouveaux contes de la folie ordinaire », Charles Bukowski
Paru le 1er Mars 1985 chez LGF-Livre de Poche
jPod – Douglas Coupland
Enfin! Ca fait un moment que je cours après « jPod », en rupture dans ma librairie préférée après que je fus prise d’une envie subite de le lire, grâce au papier de Loïc sur Gonzaï j’avoue. Il est mien depuis peu et je l’ai déjà terminé. Un signe? Un signe!

Douglas Coupland signe donc au Diable Vauvert la traduction française de son « jPod », sorti aux USA en 2006.
Plongée en eau profonde dans jPod, open space réunissant 6 geeks, 6 programmeurs, au sein d’une entreprise de jeux vidéo à Vancouver, ce roman est à la fois une visite touristique à Nerd-Land, un tour de force stylistique et tout simplement un petit bijou.
Ethan Jarlewski, programmeur au sein de jPod, est un geek, un vrai, de ceux que l’on ne croise qu’au détour d’un WordCamp ou d’un Comic-Con, un neurone dans leur code et l’autre dans le tournoi de Tetris Original qu’ils ont prévu de disputer ce soir à 1:01, binaire oblige. Vous trouvez que j’exagère? Pas tant que ça: au sein de Jpod, certes Bree, Ethan, John, CowBoy, Mark et Kaitlin travaillent sur un jeu vidéo de skateboard gangréné par une tortue (en tout cas au départ) mais ils font surtout 30 000 trucs autres et beaucoup plus intéressants.
Écrire des lettres d’amour à Ronald Mc Donalds, gagner des bouteilles d’azote liquide à des tournois de Tetris, se vendre via une annonce Ebay, trouver le O qui remplace le 0 dans une liste de 58894 chiffres bref, des trucs marrants (si, si, marrants!)
Douglas Coupland pousse le vice à formaliser ces « jeux » et autres preuves de l’univers d’Ethan et de ses collègues à travers des coupures dans le texte: on trouve ainsi des pages intermédiaires regroupant les lettres à Ronald, les annonces Ebay, des essais de texte, des bouts de code, les 100 000 premières décimales du nombre Pi, des listes diverses et j’en passe. Même si le style de Coupland est extrêmement fluide, ces coupures sont autant de bouffées d’air et de digressions plutôt agréables et drôles.
Car drôle, « jPod » l’est.
En marge de sa vie de programmeur, Ethan doit également composer avec une mère dealeuse de weed, volage et tueuse de bikers, un père champion de danse de salon et acteur raté, un mafieux Hong Kongais, des cargaisons de clandestins, des fringues Gap renouvelées 3 fois, un voyage improvisé à Shanghai et autres trucs lunaires telle qu’une mise en abîme énorme puisque Douglas Coupland lui-même devient un personnage à part entière du roman après s’être fait copieusement insulter par les habitants de jPod.
Drôle donc, hilarant parfois, intéressant, bien écrit et très agréable, voici la conclusion que j’apporterai à ce livre. Et sinon je VEUX une machine à câlins au bureau, quitte à ce que des petits oiseaux tombent raides morts en m’entendant rire et soupirer ;)
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« jPod », Douglas Coupland
Paru Au Diable Vauvert le 14 Janvier 2010
Docteur à tuer – Josh Bazell
C’est donc la période des couvertures qui pètent. Du rouge et du noir, une horloge et une faucheuse pour « Docteur à tuer » (en VO « Beat the reaper »), premier roman de Josh Bazell, médecin de son état.

Le Dr Peter Brown, interne au Manhattan Catholic Hospital, est un médecin aux méthodes un peu spéciales et au passé un peu hors normes: rude, doué, drogué et accessoirement ancien mafieux placé sous le programme de la protection des témoin du FBI. Ca fait beaucoup pour un seul homme (et pour une seule histoire mais nous verrons ça après) et tout le rattrape en un instant quand un de ses anciens « collègues » est admis dans son service et que celui-ci le reconnaît.
Les échos que j’avais eu sur ce livre avant de le commencer présentaient le Dr Brown comme un Dr House qui aurait fait partie des Sopranos. Sur le papier, vous l’avouerez, ça sonne très bien.
Seulement, ca sonne peut-être très bien pour des gens qui ne connaissent pas la série House M.D.
Peter Brown est certes drogué (Moxfane contre Vicodin contre Greg House, et encore jusqu’à la saison 3), est certes doué et est certes un peu rude avec ses patients mais il n’a absolument rien à voir avec la personnalité de Greg House, son cynisme, sa classe, son talent, son service, sa façon de fonctionner, rien à voir avec rien en fait. Merci donc d’arrêter avec les parallèles rapides et donc stupides (médecine=Dr House / mafia=Les Sopranos? Vito Corleone se retournerait dans sa tombe).
Concernant le livre en lui même on ne peut que reconnaître à Josh Bazell un style dynamique et fleuri, accrocheur donc mais un peu lassant.
Comme tous les styles trop marqués, on a tendance à penser au bout de 100 pages que l’auteur en fait trop et finit par desservir ses personnages et son roman.
Peter Brown est un mafieux au passé violent qui devient un excellent médecin, le style ne devrait pas venir enrichir cette histoire déja trop riche. Trop riche car Peter Brown a un passé de mafieux, de polonais petit-fils de déportés d’Auschwitz, de tueur à gages, de survivor des requins, un présent de médecin doué et reconnu par ses pairs. Peter Brown est en fait un peu notre Superman à nous.
Sauf que là où toute la partie médicale est très crédible et plutôt intéressante (on sent vraiment l’expertise de l’auteur), le reste est un joyeux fourre-tout où l’on se perd, sans être en plus aidé par le style.
Josh Bazell évoque tous les évènements de la vie de son héros sans nous permettre de les vivre vraiment, même la visite d’Auschwitz est d’une platitude rare pour un tel sujet.
Enfin, un zoom spécial sur la forme (je sais je suis chiante avec mes préoccupations stylistiques): les notes de bas de pages sont en général là pour éclairer un mot, une référence du texte sans détourner le lecteur du fil de l’histoire.
Josh Bazell les utilise ici plutôt comme des digressions, comme des bouts d’histoire dans l’histoire, et j’en ai été gênée. Fail, donc.
En conclusion, un livre un peu survendu, que j’aurai peut-être abordé différemment sans en avoir eu les échos ou les citations de USA Today ou Harlan Coben qui l’encensent… Il parait d’ailleurs que les droits cinématographiques en aurait été achetés par Leonardo Di Caprio, j’attends de voir le résultat sur grand écran…
Un petite digression à mon tour: La sortie de « Docteur à tuer » a été accompagnée, en France, par une campagne marketing que l’on a pas l’habitude de voir pour un livre (même si l’on y vient de plus en plus).
Un trailer a même été réalisé et m’est venue l’idée de creuser ce sujet, d’essayer de faire un article un peu plus complet sur l’utilisation du marketing pour des livres, sur les stratégies utilisées et sur leurs impacts.
Dans la même veine que mon article sur l’autoédition, attendez-vous à trouver ici un papier sur les tenants et les aboutissants de l’application du marketing au produit culturel qu’est le livre. Avec des vrais morceaux d’interviews à l’intérieur.
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« Docteur à tuer », Josh Bazell
Paru le 3 Mars 2010 aux éditions JC Lattes
Barbarie ordinaire – Philippe Sohier
Encore une brillante couverture signée Erwan Denis chez Stéphane Million, histoire cette fois-ci d’illustrer le 2ème roman de Philippe Sohier, plus connu pour sa carrière de metteur en scène d’humoriste. « Barbarie ordinaire », squi sort cette semaine, ne fait pourtant pas vraiment rire. Ca tombe bien, c’était le but.

Mis en prison pour un tag et un morceau de shit trouvé sur lui, Sylvain se retrouve à la merci d’un directeur de prison qui applique de nouvelles méthodes de « dressage » des délinquants avec l’aval du ministère de l’Intérieur et qui enfermera Sylvain au Purgatoire à la suite de sa grève de la faim. A l’extérieur, Rénald, fils de notable et responsable de sa condamnation, Étienne son demi-frère et Béatrice, la compagne de Sylvain, naviguent en eaux troubles, sur fond d’une société en passe de devenir un modèle ultra-sécuritaire.
Philippe Sohier mène ici beaucoup de personnages… D’un Sylvain artiste, exemple et martyr à une Babeth cocaïnomane et pute de luxe, en passant par Rénald, jeune avocat manipulé par son père et trop peureux pour s’y soustraire, les protagonistes de « Barbarie ordinaire » sont nombreux.
Un peu trop peut-être, tant l’on se perd dans les prénoms, les histoires, sans avoir le temps d’en pénétrer vraiment les caractères. Comme Gaston par exemple, co-détenu de Sylvain, personnage qui semble intéressant mais que l’on ne rencontre que sur 10 pages.
Philippe Sohier nous les présente tous, les met tous en scène avant de se focaliser sur 3 ou 4 qui mèneront la barque de « Barbarie ordinaire » jusqu’à la fin.
C’est finalement le contexte du roman qui tient le tout.
Philippe Sohier nous place ici au sein d’une société en train de mettre en place une politique ultra-sécuritaire, au nom du progrès et d’une aspiration à l’existence d’une société idéale, à savoir sans bruit, sans heurts, sans écarts, sans ornières. De nouvelles lois en nouveaux décrets, d’interdictions en prohibition, la société dans laquelle les personnages de Philippe Sohier évoluent sans en comprendre vraiment les tenants et les aboutissants, cette société-là peut nous faire douloureusement penser à la notre, même si celle-ci n’en est encore qu’un ersatz.
Le style de Philippe Sohier est fluide, limpide, le roman en est clair, facile à lire, précis, chirurgical, froid. Peut-être un peu trop. Le tout fonctionne mais j’ai fermé le livre avec finalement peu d’émotion, ni pour l’histoire, ni pour aucun des pauvres hères du roman.
« Barbarie ordinaire » ne m’a certes pas fait rire mais il ne m’a pas non plus fait ressentir. Peut-être est-ce la prochaine étape de l’évolution de notre société?
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« Barbarie ordinaire », Philippe Sohier
Paru le 8 Mars 2010 chez Stéphane Million Editeur
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