La SF selon Clément #5: Dune – Frank Herbert

NDLR: Et voici le 5ème opus de la chronique SF de Clément. Merci à lui!

On a reproché à cette chronique de parfois trop regarder vers l’arrière et de faire la part belle à la Science-Fiction de Papa, voire de Grand-Papa.
Il n’est pas inutile de rappeler pourtant que c’est dans cet âge d’or américain des années 60 et 70 que l’on trouve la plupart des perles de genre et en tous cas, l’inspiration de toutes les ramifications du genre depuis lors.

Ce qu’on ne dit pas non plus, c’est à quel point certains auteurs ont su, il y a un demi siècle, raconter ce que serait notre futur, avec une acuité qui, a posteriori, ne peut que nous interroger.

C’est le cas de Frank Herbert qui avec son mythique Dune et sa guerre entre Atréides et Harkonnen pour l’Epice, a su, bien avant les premières et secondes guerres du Golfe et avant même les chocs pétroliers, expliquer par l’allégorie ce qu’allaient être les enjeux de pouvoir autour du Pétrole.
Mais avant de s’attaquer à la légende de la planète Arrakis, revenons un peu en arrière.

Revenons en 1959.
Après avoir servi dans la Navy pendant la Seconde Guerre Mondiale, Franck Herbert, devenue psychanalyste, écrit encore dans plusieurs petits journaux américains, notamment dans l’Oregon.
A ses heures perdues, le jeune Frank écrit quelques récits de Science-Fiction, œuvres mineures telles que « Looking For Something » publié en 1947.  Et c’est du hasard que va naître l’idée de Dune. D’un papier plus exactement. Un papier qu’il doit écrire, comme pigiste, sur les dunes de sable de la ville de Florence en Oregon. Alors que rien ne le prédestinait à cela, le sujet le passionne et il accumule la documentation sur le sujet. Bien plus qu’il ne lui en faut pour son article. Celui-ci est publié et la documentation reste dans un coin, sans tomber totalement dans l’oubli.

Il faudra quelques années plus tard que sa femme Beverly reprenne un emploi comme publicitaire à plein temps pour que Frank Herbert puisse vivre de son écriture. Après des années de recherches, il entame donc la rédaction de Dune, qui restera comme son chef-d’œuvre.

Paradoxalement, alors que l’histoire de la Guerre de l’Epice entre Atréides et Harkonnen va remporter un succès auprès des critiques et va être couronné à sa sortie par un doublé Prix Hugo – Prix Nebula, Frank Herbert ne va pas trouver son public immédiatement et il faudra attendre quelques années encore pour pouvoir vivre à plein temps de sa passion de l’écriture.
Entre temps, il travaillera, entre autre, au Vietnam et au Pakistan sur les questions écologiques.

C’est en regardant aujourd’hui, au delà du mythe, ce que sont les réflexions de Frank Herbert dans Dune que l’on comprend à quel point, parfois, la Science-Fiction peut être une anticipation.

Anticipation des enjeux écologiques d’abord.
Avec l’Eau, si rare sur Arrakis qu’elle est devenue une précieuse monnaie d’échange. A tel point que les Fremens, ces hommes des sables mystérieux ont sur inventer d’ingénieux stratagèmes pour l’économiser, à l’exemple de leurs distilles, combinaisons qui recueillent et filtrent l’eau corporelle.

Anticipation économique également avec en toile de fond de tout le cycle de Dune une réflexion sur la rareté.
De l’Eau, de l’Epice et des tensions que cette rareté engendre. Remplacez le nom de la famille Harkonnen par celui de la famille Bush, remplacez l’Epice par le Pétrole, remplacez Arrakis par l’Irak et les Fremens par les populations civiles irakiennes et le parallèle, imposant, vous donnera le vertige…

Anticipation politique aussi, évidemment, avec dans l’univers de Dune ce Djihad Butlerien où l’homme s’est libéré de la machine et les multiples trahisons dans le tourbillon desquelles on retrouve tous les enjeux de pouvoirs d’une brûlante actualité.
Pourtant, dans Dune, le salut vient de l’alliance entre les peuples. Alliance réalisée par Paul, fils de la maison Atréïde, devenu au contact des Fremens et après absorption de l’Eau de Vie des femmes du Bene Gesserit, Paul Muad’dib, prescient et messie du peuple natif d’Arrakis.

C’est cette leçon que donne l’œuvre de Frank Herbert, soulignée par cette Première Loi du Mentat, édictée après le Djihad Butlerien : « On ne peut comprendre un processus en l’interrompant. La compréhension doit rejoindre le cheminement du processus et cheminer avec lui. ». Et à voir le fossé creusé entre le monde occidental et le monde arabe aujourd’hui on ne peut être que saisi par cette leçon.

Dune a connu, sous la plume de Frank Herbert plusieurs suites.
Initialement destinée à être une trilogie complétée par « Le Messie de Dune », suite directe du premier roman et « Les enfants de Dune » aux accents plus écologistes où les Fremens doivent faire face à la pénurie de l’Epice.
La saga s’est enrichie avec plus ou moins de bonheur au fil des années. « Les Hérétiques de Dunes » et « La Maison des mères » racontent dans un futur lointain la guerre matriarcale entre le Bene Gesserit et les Honorées Matriarches.
Si le décor envoutant reste le même, l’intrigue, sans rapport direct avec les précédents tomes à tendance à s’essouffler.

Dune a également été repris au cinéma dans un film de David Lynch, réalisé avec la collaboration active de Frank Herbert.

Bien que respectant à la lettre l’esprit du roman, cette adaptation, mal vieillie, n’a pas su rendre à l’écran toute la complexité du monde créé par Frank Herbert.
Ceci dit, le film reste un classique du genre, à voir et à revoir, surtout pour ceux qui ont tant aimé l’œuvre écrite.

6 Commentaires sur La SF selon Clément #5: Dune – Frank Herbert

  1. Joli parallèle ;)

    Sinon, il y aussi une série TV qui a été faite de Dune et je dois avouer qu’ell est très fidèle et assez interressante bien que les éclairages fassent un peu discoland chez les fremen parfois.

    Sinon, je ne suis pas entièrement d’accord avec toi sur la qualité des derniers tomes, je dois avouer que le personnage principal du Bashar Miles Teg et du fil rouge Duncan Idaho m’ont particulièrement plu dans ces suites.

    Au final, là où je te rejoins c’est que la saga de Dune dans son ensemble est selon moi un pilier de la de la SF et que cette lecture m’a particulièrement touché. Sans parler de la litanie contre la peur que je me serai fait tatouer dans le dos si j’étais pas une chochotte :p

    (oukilé le jeu du mois ?)

  2. Ph-ilou

    très bonne chronique comme à ton habitude ! J’avoue que je suis un Sur-Fan de Dune en particulier et que je relis tous les livres au moins tous les 2 à 3 ans… Je souligne aussi les « suites » qui ont étés écrites par Brian le fil de Frank Herbert et qui à mon avis sont aussi à lire. La série des maisons, le Jihad Buttlérien, la route de Dune, Paul le Prophète, les chasseurs de Dune…
    Pour ce qui est des critiques sur la rubrique, moi j’adore et je soutiens à 1000%.
    Amicalement,
    PH.

  3. Jluc

    La on touche à mon (mes) livre(s) de chevet perpétuel. J’ai découvert Dune grâce au frères Bogdanoff dans temps X dans les années 80. LEs Bogdanoff sitaient les 3 livres incontournables de la SF, Le seul titre que j’ai retenu alors c’est « Dune »…

    Depuis j’ai moi aussi lu toute la série écrite par Franck Herbert puis par Brian Herbert. Si les suites écrite par le fils m’ont laissé une impression de dérive sur le « thème de ».

    Je ne dirais qu’une seule chose, vous aimez la SF: Il faut lire Dune.

  4. le roi fou

    Une chronique qui touche tout les points importants de Dune. Ce qui est réellement impressionnant, c’est le nombre de sujets abordés par Herbert.
    Comme tu l’a dit on y trouve pèle-mêle l’écologie, l’économie, la politique, la technologie, la religion, ainsi qu’une réflexion assez intéressante sur la prescience (Muad’dib voit l’avenir: c’est ce qui scellera son funeste destin).

    Ce que j’aime particulièrement je dois dire, c’est la manière dont Herbert fait une subversion totale de la figure messianique (qui est pourtant usée et abusée en SF et Fantasy). Malgré leurs louables intentions, par leur seule existence les messies sont voués a causer plus de mal que de bien. L’humanité doit elle être sauvée? Oui dit Herbert, mais il faudra qu’elle apprenne à le faire toute seule.

  5. Merci à tous pour les encouragements!

    Dans ma sainte trouille que m’inspire notre rédac’ chef bien aimée les jours de rendu de cette chronique, j’ai oublié le jeu du mois. Il reviendra donc le mois prochain.

    D’ailleurs, après cinq chroniques consacrées à des grands classiques de la SF américaines, celle du mois prochain sera plus généraliste et mettra en débat une ébauche de bibliothèque idéale en SF qui provoquera, j’en suis certain, bien des réactions.

    Certains ont déjà émis quelques suggestions le mois dernier, vous pouvez continuer à faire vos propositions ici jusqu’au mois prochain!

  6. N.

    Et bien oui, chouette chronique, qui met bien en exergue tout ce que représente Dune, qui ne peut décidement figurer qu’au panthéon de la SF. Les différentes suites écrites par Franck Herbert se laissent lire avec beaucoup de plaisir (pincement au coeur pour le Fremen de musée), ce qui est moins le cas de celles réalisées par son fils, dépourvues à mon sens du souffle épique caractérisant Dune.

    Quant à ma bibliothèque idéale de SF, puisque les commentaires sont encore permis, j’y inclurai:

    - Dune (forcément!);
    - Demain les chiens de Simmak;
    - Tous à zanzibar de Brunner;
    - Farenheit 451 de Bradbury;
    - Les androides rèvent-ils de moutons éléctriques? de K.Dick;
    - la stratégie Ender de Card;
    - la guerre éternelle de Haldeman;
    - Comte Zéro de Gibson.