Les Plumes d'Audrey

Plumes littéraires et ratures

Anges – Julie Grelley

C’est donc encore une histoire d’anges qui est arrivée dans ma boîte aux lettres en début de semaine, grâce à A., une attachée de presse fort sympathique rencontrée autour d’une bière et qui voulait mon avis. Et encore une fois une histoire de « création » d’anges. Doit y avoir un truc dans l’air.

« Anges » est le premier roman de Julie Grelley et met en scène Colline, 33 ans, délinquante sexuelle en liberté surveillée dans un trou paumé de Normandie.
Accessoirement, Colline est également une ex-top model de chez Elite , pesant maintenant 120kg et adepte de l’automutilation, à la recherche d’un « ange ». Elle a bien compris que les anges n’existaient pas et qui lui faudrait en créer un selon des critères précis qui lui ont été désignés par Dieu et St Michel lui-même.
A savoir un ange n’a pas encore connu la puberté et ne devra jamais la connaître. Elle s’affaire donc depuis des années à dénicher le parfait garçon de 12 ans qu’elle pourra purifier afin qu’il devienne son ange, en essayant cette fois de ne pas reproduire les erreurs qui l’avaient conduites en prison il y a peu.

Donc. Obésité. Auto-mutilation. Folie. Torture. Machiavélisme.
Le pitch ne va pas plus loin, finalement le but du livre n’est pas de lancer une piste de réflexion sur la pureté ni de savoir si elle va s’en sortir. Il s’agit plutôt ici d’une plongée en eaux troubles dans la folie de Colline et dans sa psychopathie qui lui fait, de façon assez contradictoire avec ses actes, entrevoir les choses et les risques avec une lucidité déconcertante.
En ce sens le procédé narratif utilisé est, cumulé avec une plume incisive et sans concession, bluffant.
Julie Grelley a pris le parti de ne pas faire parler Colline à la première personne du singulier mais de faire de sa « folie » la narratrice.
Toutes les phrases mêlent donc le « elle » et le « je » pour parler de la même personne physiquement et, là où ce système aurait pu embrouiller ou lasser, il fonctionne parfaitement, nous secouant à chaque fois que l’on se rend compte de « qui » parle…

Mais au global, si je n’ai pas passé un mauvais moment avec ce livre (malgré un malaise impromptu lié à la description de quelques scènes bien senties…), j’ai eu du mal à accrocher vraiment et à ne pas voir, dans l’idée et dans le traitement, des analogies avec d’autres histoires « Obésité. Automutilation. Folie. Torture. Machiavélisme ».
Trop de « Corpus Christine » (Max Monnehay, 2006) et de « Misery » (Stephen King, 1987) ont résonné dans ma tête pendant que je lisais « Anges ».  Analogies peut-être rapides et pas adéquates mais qui m’ont empêchée d’être surprise / touchée / choquée par ce que je lisais.

Dommage donc mais je serais assez curieuse de voir l’évolution du traitement narratif dans un 2nd roman de Julie Grelley!

————————————————-
« Anges », Julie Grelley
Paru le 6 Janvier 2010 chez Albin Michel


Le Faiseur d’anges – Stefan Brijs

Stefan Brijs, présenté comme l’un des plus grands auteurs flamands, signe ici un ouvrage dont le titre et la 4ème de couverture laissaient présager une plongée dans la question Religion vs. Science, sur fond de métaphysique.

Viktor Hoppe, médecin, revient dans son village natal, situé au croisement  de la Belgique, des Pays-Bas et de l’Allemagne, 30 ans après l’avoir quitté.
Il y revient accompagné de ses 3 enfants, triplés partageant la même difformité que leur père, à savoir un bec de lièvre et s’enferme avec eux dans la maison familiale, provoquant ainsi les rumeurs les plus folles dans le village. Charlotte Maenhout, l’ancienne institutrice du village, est engagée par le docteur pour s’occuper des enfants et elle s’apercevra, au fur et à mesure qu’elle les côtoie et qu’elle s’attache à eux, que le secret qu’ils portent sur leurs épaules est plus lourd qu’une simple histoire de père célibataire endurci…

On se doute très vite du fin mot de l’histoire, l’intérêt du roman n’est justement pas dans le secret scientifique qui entoure les 3 anges (prénommés d’ailleurs Michaël, Raphaël et Gabriel) mais dans l’histoire même du docteur Viktor Hoppe et de sa démarche mégalomane couplée aux progrès génétiques du début des années 80.
Le roman est d’ailleurs construit de façon à « passer » très vite sur les enfants et leur arrivée au village ainsi que leurs relations avec leur nourrice et leur père.
Stefan Brijs met rapidement l’accent sur l’enfance du docteur, atteint du syndrome d’Asperger à une époque où celui-ci n’avait pas encore été diagnostiqué et nommé.
Il met aussi l’accent sur les dérives d’une science sans conscience et à l’instar de Rabelais dans « Pantagruel », aborde le sujet via le clivage de telles initiatives avec la morale, l’éthique et la religion, celle-ci étant omniprésente dans la vie du docteur, son objectif quasi avoué étant de se jouer de Dieu et de « faire mieux que lui ».

Un livre lourd donc.
Lourd de sens, la question morale autour des manipulations génétiques n’ayant pas fini de secouer les milieux scientifiques.
Lourd de sous-entendus aussi, puisque l’accent mis sur l’enfant du docteur et les traumatismes vécus, couplés à son autisme, donnent une explication (mais non une justification) à ses actes.
Lourd de style finalement, puisque « Le Faiseur d’anges » s’essouffle très vite, dès la moitié du livre, j’ai décroché, trop de noms, trop de Bible, trop de flash backs mélangés au présent de la narration, trop peu également d’émotions.
Car c’est ce qui m’a le plus « marqué ». La froideur, le grisâtre, la distance, l’autisme évoqué dans le roman qui en devient en fait l’ambiance globale où rien finalement n’a de couleur et où aucune émotion ne surgit jamais ou alors si peu.
Pari réussi si l’auteur souhaitait justement en arriver là mais dans mon cas, cela m’a juste fait tomber le livre des mains.

Dommage car le sujet traité est intéressant. Le traitement par contre n’a pas fonctionné pour moi.

———————————————————
« Le Faiseur d’anges« , Stefan Brijs
Paru le 21 janvier 2010 aux Éditions Héloïse d’Ormesson


La SF selon Clément #4: Le cycle des Princes d’Ambre – Roger Zelazny

NDLR: 4ème opus de la chronique SF de Clément. Merci à lui!

Pas de gagnant ce mois-ci, même si je soupçonne certains de s’être retenus car les réponses leurs semblaient trop faciles.
Néanmoins, pour ceux qui n’avaient pas trouvé, voici les 10 noms propres qui se cachaient dans les titres de romans de SF :

  • Jack Baron et l’éternité, Norman Spinrad
  • Les erreurs de Joenes, Robert Sheckley
  • Colomb de la lune, René Barjavel
  • Un cantique pour Leibowitz, Arthur Miller
  • L’étrange affaire Charles Dexter Ward, HP Lovecraft
  • Le voyage de Tchekov, Ian Watson
  • Docteur Adder, K. W. Jetter
  • Un martien nommé Jésus, PJ Farmer
  • Les enfants d’Icare, A. C. Clarke
  • Le livre de Ptah, A. E. Van Voght

Bravo à ceux, même discrets qui avaient trouvé !

Après les traditionnelles réjouissances de début de chronique mensuelle, il faut reconnaître à l’auteur de ces quelques lignes une certaine appréhension à l’idée d’évoquer un monument de la Science Fiction.
Beaucoup de romans méritent le titre de morceaux de bravoure réjouissants, peu celui de chef d’œuvre. Les véritables monuments, piliers solides sur lesquels repose un pan entier de la SF peuvent sans doute se compter sur les doigts des deux mains. « Le Cycle des Princes d’Ambre » est de ceux là.

On considèrera ici, mais certains en seront peut être offensés, que Roger Zelazny a écrit son cycle des princes d’Ambre dans le cadre de l’heroïc fantasy, genre faisant appel à des héros, souvent musclés, engagés dans une quête, dans un monde merveilleux où la magie règne et les dieux, pas toujours bienveillants, sont omniprésents.
Bien loin des sciences dures portées par les romans d’Arthur C. Clarke (dont nous parlions le mois dernier) et autres auteurs de la branche hard science de la SF, la fantasy est le royaume des sciences molles : linguistique, géographie, cosmogonie, sciences ésotériques…

Read the rest of this entry »


D’autres vies que la mienne – Emmanuel Carrère

Les écrivains finalement, c’est un peu comme la différence entre un bon et un mauvais chasseur…
Blague à part, je dirai plutôt qu’il y a d’un côté les gens qui écrivent (et qui le font plus ou moins bien) et d’autre part les écrivains, ceux qui « sont » et dont les écrits ont cette évidence qui saute aux yeux dès les premières pages.
Dans « D’autres vies que la mienne », ça m’est arrivé, allez, à la 5ème page.

« D’autres vies que la mienne » est un témoignage, une commande.
Ou plutôt 2. Emmanuel Carrère nous parle ici de vies réelles, sans fiction, de vies qui ont été stoppées ou meurtries par deux évènements peut-être les plus difficiles à vivre au monde: la perte d’un enfant pour ses parents et la perte d’une jeune femme, pour son mari et ses enfants.

2 évènements sans lien entre eux si ce n’est un prénom, Juliette, et qui ont pourtant poussé Emmanuel Carrère à écrire ce qui n’est ni un hommage ni une homélie, ce qui trouve son essence entre le témoignage et le récit, ce dont on retient surtout l’effet.

Un livre bouleversant, je disais en introduction avoir pris une claque de style et d’émotion, ce n’est pas peu dire.
Les personnages n’en sont pas, ils ne sont pas fictifs, héroïques ou clichés, ce sont des gens que l’on croise tous les jours, nos frères, pères, mères, sœurs, amis, et pourtant Emmanuel Carrère leur confère une profondeur que j’ai rarement lue ailleurs.
Sa façon de raconter le tsunami dont il a été témoin au Sri Lanka, le tour des hôpitaux pour retrouver le corps d’une petite fille de 4 ans, le retour des parents en France, le décès de sa belle-sœur, l’apprentissage de sa vie et de son environnement, des choses finalement graves mais pas extraordinaires, de cela Emmanuel Carrère  fait un chef d’œuvre.
Sous sa plume, même le monde des juges d’instances et des commissions de surendettement est intéressant et émouvant.

Je n’avais lu de cet auteur que « L’adversaire », ce livre retraçant le mensonge d’une vie qu’a été celui de Jean-Claude Roman et qui avait défrayé la chronique en 1993, et était effectivement restée sur l’impression d’au écrivain au talent dingue de réalisme et donc forcément très noir.
« D’autres vies que la mienne » n’est pas noir, il est triste, très triste mais également, par certains côtés, empreint d’un optimisme proche de celui que nous pouvons avoir dans nos vies, face à un évènement qui nous touche gravement. Cet optimisme qui relèverait peut-être de l’instinct de survie pour nous et nos proches.

La dernière phrase de la 4ème de couverture en résume le coeur: « Il est question dans ce livre de vie et de mort, de maladie, d’extrême pauvreté, de justice et surtout d’amour. Tout y est vrai ».

A lire.

———————————————————————
« D’autres vies que la mienne », Emmanuel Carrère
Paru le 5 Mars 2009 chez POL


Quand nous serons heureux – Carole Fives

Rappelez-vous, j’avais rencontré Caroles Fives en 2009 alors qu’elle venait de remporter le prix Technikart pour un recueil de nouvelles qui s’appelait encore à l’époque « Que nos vies aient l’air d’un film parfait ».
Repérée par les Éditions du Passage, Carole publie donc son recueil ce mois-ci,  qui entre temps a été renommé pour, entre autres, des questions de droits (« Que nos vies aient l’air d’un film parfait » étant une parole d’ »Amoureux Solitaires », chanson d’Elli Medeiros et Jacno).

« Quand nous serons heureux » est donc un recueil d’une trentaine de nouvelles, de longueur et de sujets différents mais qui se rejoignent autour d’une problématique: la mise en perspective de la vie qu’on rêvait et de celle que l’on vit en réalité, avec ses contradictions, ses doutes, ses difficultés, ses non-dits, ses névroses…

De l’addict aux opérations de chirurgie esthétique au névrosé de l’agenda, en passant par la victime de viol ou le photographe un peu pervers pépère, Carole Fives est tour à tour fine, acide, douloureuse, cynique et optimiste, appuyant là où ça fait mal et traquant la moindre vrille dans ces vies vécues plutôt que rêvées.
Là où Barbara Israël nous offrait une vision plutôt positive de la façon dont on peut faire coller les deux concepts (ou du moins essayer), Carole s’attache à mettre en lumière la banalité affligeante de la perte de nos idéaux, une fois le principe de réalité appliqué.

En choisissant le recueil de nouvelles, Carole Fives ne prend pas le chemin de la facilité et pourtant cela fonctionne parfaitement tant le style est agréable et fluide.
Une chouette rentrée, qui devrait donner de l’espoir aux autres lauréats de prix semblables qui n’ont pas encore trouvé d’éditeur, sait-on jamais.

————————————————————
« Quand nous serons heureux », Caroles Fives
Paru le 14 janvier 2010 au Passage.