Les Plumes d'Audrey

Plumes littéraires et ratures

L’autoédition: vraie alternative ou voie de garage?

L’autoédition consiste pour un auteur à prendre lui-même en charge l’édition de ses ouvrages, sans passer par l’intermédiaire d’une maison d’édition.
Dans le cas de l’auto-édition, l’auteur se charge de toutes les étapes de la publication du livre : la saisie et mise en page , les corrections, l’impression, les formalités administratives et juridiques, la publicité, la diffusion.

Trop peu d’élus pour le volume fantastique de livres que seraient en mesure de produire les Français, les maisons d’éditions sont généralement accusées de ne plus laisser leur chance aux auteurs qui enverraient leurs manuscrits par la Poste et de privilégier leur réseau.

L’autoédition permettrait donc aux auteurs désireux de voir leur manuscrit se transformer en un « Objet » diffusable d’y arriver sans passer par la case « tri/filtre » que sont les éditeurs.
De nombreux sites se sont d’ailleurs positionnés sur cette « niche » afin de permettre aux auteurs de mettre en page et d’imprimer leurs ouvrages, offrant ainsi une aide « logistique » à l’auteur.
Mais ce qu’on oublie trop souvent, c’est que  les éditeurs, en plus d’avoir le rôle de vie et de mort sur un manuscrit (la mort étant le refus et donc la non publication) ont également un rôle non négligeable de conseil, d’orientation, de correction et d’accompagnement au moment de la sortie du livre…

Loin de moi l’idée d’établir une opposition manichéenne entre édition traditionnelle et auto édition, le mal contre le bien, le capitalisme contre la créativité ou quelles que soient les amalgames que l’ont peut lire ou entendre ci et là. Je me pose juste la question de savoir si l’autoédition peut réellement se positionner au même niveau que l’édition traditionnelle et si elle peut représenter une voie dans le développement de la littérature, en termes d’accessibilité, de diversité et de diffusion.

« Les cendres de Sindbad »

Il y a quelques temps, Vincent Havret m’a contactée pour me parler de son livre, « Les cendres de Sindbad« , qu’il a auto édité via le site TheBookEdition.com.

Vincent est steward sur des vols long-courriers et présente ici, dans un recueil de nouvelles et photographies, son propre regard sur les escales qu’il a pu faire à travers le monde.
Pitch intéressant s’il en est, même si le recueil de nouvelles n’est pas aujourd’hui le genre le plus publié, le combo photos / nouvelles a ,en général, le mérite de proposer un tout assez complet.

A la base, Vincent publiait ses nouvelles et photographies sur son blog et y avait d’ailleurs un petit succès. Puis, une envie de passer à un support plus tangible et quelques encouragement l’ont poussé à proposer son projet à 4 ou 5 éditeurs « peut-être pas les bons » selon ses propres dires puisqu’aucune porte ne s’est ouverte.
Problématique du wanabee qui envoie son projet par la Poste, projet « trop spécifique »? Vincent n’aura jamais la réponse à ces questions mais du coup, regarda ce qui se faisait du côté de l’auto-édition, au nom du fameux « Aide toi toi-même… »

Bien entendu, il y a un tri à faire. Entre les arnaques et les « pseudo éditeurs qui demandent des sommes conséquentes d’argent moyennant leurs (insignifiants) services », dixit l’auteur, celui-ci choisit l’option TheBookEdition. Avec ce service, Vincent construit la maquette de son livre sur Photoshop et l’envoie pour impression. L’imprimeur facture chaque livre à l’unité, se charge de l’envoi et la gestion du paiement sur le net (et donc aussi de la marge, fixée par l’auteur lors de la conception) mais concernant la diffusion,Vincent a pleinement conscience qu’il devra s’en occuper lui-même.
Coût de l’opération: 9€ de production pour un 110 pages en exlibris avec photos en petite définition, pour un prix de vente de 12€. Marge bénéficiaire nette pour l’auteur: 3€ soit 25% du prix de vente.

Sans aucune diffusion extérieure, Vincent arrive aujourd’hui à vendre en moyenne une dizaine d’exemplaire de son livre par mois, à travers son réseau perso et pro, avec des pointes à 50 au moment de sa sortie et du « mini-buzz » fait sur son myspace et sa page facebook.
A titre d’amateur, ainsi qu’il se définit, Vincent estime donc son autoédition réussie dans le sens où sa démarche première était de mettre sur papier un projet qui lui tenait à cœur, sans forcément chercher une diffusion et un volume de vente conséquent. Il n’avait donc pas « besoin » des réseaux de diffusion de l’édition traditionnelle.

Mais cette édition traditionnelle justement, comment se positionne-t-elle face à l’autoédition?

Pour Guillaume Robert, éditeur chez Flammarion, l’autoédition n’est pas une concurrence ni même une solution alternative à l’édition traditionnelle.
C’est une autre démarche, une initiative personnelle qui fonctionne en parallèle des circuits standards de l’édition.
En effet, il est impossible aujourd’hui de comparer les deux circuits, ne serait-ce qu’en terme financier: là où l’auteur auto-édité paye pour imprimer son livre, l’édition traditionnelle « mise » sur un talent et le rémunère en fonction des ventes de son livre. Même si la part touchée au final dans les deux cas est peut-être plus importante, unitairement, dans le cas de l’auto édition, cela peut être mis sur le compte du « risque » pris par la maison d’édition.

Il n’y a pas de concurrence donc, selon Guillaume. La démarche de l’auto édition correspond souvent à une envie de « concrétiser » un travail qui n’a pas été retenu par les éditeurs traditionnels. Il s’agit donc plutôt d’une démarche personnelle d’un auteur qui souhaite faire de son manuscrit un objet « physique » afin de pouvoir le partager autour de lui, sans forcément penser à la postérité. Notons aussi que cette démarche peut également correspondre à une démarche narcissique pour un auteur qui estimerait que le Monde manque quelque chose en ne découvrant pas son travail, même si celui-ci n’a pas été retenu par des éditeurs traditionnels, pour quelques raisons que ce soit.
Enfin, concernant la légende urbaine qui voudrait que les auteurs auto édités soient plus ou moins « black listés » par les éditeurs traditionnels, nous la laisserons à priori dans le grand livre des mythes et légendes associés au monde de l’Edition…

Charles Recoursé, éditeur au Diable Vauvert, rejoint Guillaume sur pas mal de points. Selon lui, l’autoédition est effectivement une autre démarche qui ne vient pas concurrencer l’édition traditionnelle. Deux mondes parallèles car deux présences dans l’espace public (points de vente, presse, etc.) très différentes.

Les gens qui s’autoéditent le font pour des raisons diverses: Il y a ceux qui ont choisi de s’autoéditer en toute connaissance de cause. Il y a ceux qui se sont autoédités parce que leur manuscrit a été présenté et refusé par les éditeurs. Et enfin il y a ceux qui se sont fait avoir par des boîtes proposant du compte d’auteur et qui croyaient qu’ils auraient « félicité, célébrité et volupté ».
Pour Charles en tout cas, il y a dans ces 3 cas autant de très bons textes que de très mauvais, comme dans l’édition traditionnelle d’ailleurs, même si « très bons et très mauvais sont des estimations personnelles qui doivent être considérées comme telles – mais elles peuvent aussi s’appliquer en terme de potentiel commerciaux, ce qui est bien un des rares langages communs à tous les éditeurs ». Il n’y a en tout cas, selon lui, aucun a priori sur les auteurs autoédités, pas de blacklistage ou quoi que ce soit.

Comme moi, Charles reste persuadé (ce qui est plutôt normal, ça reste quand même son métier) de la plus-value d’un éditeur traditionnel sur un livre, en termes de choix, de corrections, d’orientation, d’accompagnement, de promotion et, souvent, de qualité de fabrication.
Pour lui, peut-être que la seule façon de contourner cela avec l’auto édition serait de se payer les services d’un écrivain public, d’un consultant ou autre, qui fera plus ou moins le travail de l’éditeur (mais uniquement sur la matière textuelle). Avec des résultats bien sûr très variables et non garantis, comme avec un éditeur traditionnel, d’ailleurs, qui ne comprendra pas non plus forcément son auteur et la direction dans laquelle il veut aller ou ne voudra pas faire cette démarche pour diverses raisons.

Quant aux accusations de réseautage portées à l’encontre de l’édition traditionnelle, pour Charles, il y a du vrai et du faux. Rien n’est systématique et si les comités de lecture sont encore là pour dépiauter les manuscrits qui arrivent par la Poste, il est évident que comme partout, le bouche à oreille et les recommandations de personnes existent « comme lorsque j’ai besoin d’un plombier : mon voisin en qui j’ai confiance me dit d’appeler Dubout parce qu’il bosse bien, alors de base j’aurai une plus grande confiance en Dubout qu’en Duclout qui aura déposé son flyer dans ma boîte aux lettres » (comparaison dont la paternité revient à Charles ;) ) mais ne veulent pas forcément dire que le manuscrit en question sera accepté sans être lu et étudié comme un autre.

Pour certains l’autoédition est un moyen de contourner ce système. Mais ce faisant on le contourne complètement, c’est-à-dire que, en grande partie, on s’écarte aussi de la presse et de la librairie et donc d’un volume de diffusion certain.
Si on opte pour l’autoédition il faut être lucide, savoir dans quel système on s’insère (comme pour l’édition traditionnelle d’ailleurs), quels sont ses avantages et limites et en prendre son parti.
Pour Charles ça n’est pas une question de bon ou mauvais choix. Ca n’est pas un mauvais choix car, comme d’ouvrir un blog littéraire, certains ont accédé à la publication tradi par ce biais. Ca n’en est pas forcément un bon non plus parce que bien souvent ça coûte cher, n’intéresse pas grand monde… Cela dit, Charles note que les auteurs qui s’autoéditent puis se font remarquer profitent bien souvent de la première occasion pour passer dans le traditionnel.
Finalement, il n’y a pas de bonne solution, pas de mauvaise, « il y a une alternative qui vaut ce qu’elle vaut dans un système largement foireux, mais qui ne produit pas que des erreurs. Le tout c’est de savoir ce qu’on veut et ce qu’on risque… ».

Un grand merci à Vincent Havret, Guillaume Robert et Charles Recoursé de m’avoir fait confiance et d’avoir participé à cette discussion :)

Pour trouver le livre de Vincent, « Les cendres de Sindbad« , c’est par ici.





8 Commentaires sur “L’autoédition: vraie alternative ou voie de garage?”

  1. LeReilly dit:

    Très bon article avec des vrais pépites d’interviews dedans. Tu me fais rêver Audrey. <3
    D'ailleurs zou je te linke demain.

    Manque peut-être un petit axe de problématique : la possibilité pour un auteur auto-édité de créer la surprise et le succès et de se faire récupérer par un éditeur tradi. C'est arrivé à plusieurs reprises aux US (réçamment avec "John dies @ the end", autopublié puis republié en tradi, le même livre, impensable ici) mais pas chez nous à ma connaissance (d'où la problématique "J'auto publie donc je ne suis pas crédible" qui correspondrait à une mentalité française, ce que je dis plus objectivement que péjorativement).

  2. Audrey A. dit:

    @Le Reilly: Merci :)
    Concernant ta problématique j’y ai pensé mais sincèrement je n’ai aucun exemple en tete en France et les gens à qui j’ai posé la question non plus… C’est effectivement peut-être très français :)

  3. -sTraTe- dit:

    Intéressante article dans lequel je me retrouve complètement. Je suis personnellement passé par l’auto-édition TBE avec « on aura l’hiver avant les autres » sans passer à aucun moment par l’édition dite classique. Mon but était de pouvoir donner « rapidement » un support papier aux lecteurs de mon blog qui m’en demandait un depuis longtemps.

    Je savais que faire les démarches avec les éditeurs allait être long et pénible. Je ne suis qu’un scribouilleur, je n’ai pas la prétention d’être « agent » ou « attaché de presse ». Je ne connais personne dans le milieu, ni d’ailleurs les éditeurs en eux même. A qui s’adresser, comment, dois je payer, quel contrat, suis-je éditable ? Tout ça est loin de mon quotidien et ne m’intéresse pas.

    Car tel est la question au final, « l’hiver » n’avait pas vocation a être publié, juste diffusé au format web. D’autre part je fais parti de ces auteurs qui ne s’intéresse que de très loin au travail des autres. Je ne lis pas d’auteurs francophones et peu de livres en langue française, préférant la littérature de gare américaine.

    Dans ces conditions mes connaissances du milieu de St Germain approchent le zéro absolu. Je n’ai donc pas de point de comparaison avec des auteurs pro et préfère continuer à bricoler mes histoires dans mon garage plutôt que de chercher qui a la plus longue… influence dans le milieu.

    J’ai donc choisi l’auto-édition pour sa facilité, sa souplesse et la joie de mes insistants lecteurs.

    Tout ça ne m’a pas empêché d’obtenir un succès d’estime, d’avoir été invité sur plusieurs salons, dont celui du livre de Paris, d’avoir été sollicité par de « vrais » éditeurs pour des appels à texte ou de travailler aujourd’hui à la sortie de mon premier livre avec éditeur.

    Maintenant, il faut bien comprendre que si ce modèle ne comporte aucun risque financier( l’auteur ne débourse rien, les livres sont fabriqués à l’unité à la commande), il ne vous permet pas d’en vivre et que même à vendre 1000 livres par an avec une marge de 3€ / livre, ça ne vous assure pas tout à fait un niveau de vie.

    A partir d’un certain nombre d’exemplaires (à définir en fonction de ses besoins et prétentions)l’auteur qui ne veut / peut pas passer par un éditeur se doit de passer par une imprimerie et donc d’acheter son stock avec ce que ça comporte comme risque financier et problème de stockage.

  4. -sTraTe- dit:

    Je ne me suis pas relu, désolé pour l’orthographe désastreuse… -_-’

  5. Audrey A. dit:

    @-sTraTe-: Merci pour ce commentaire! Effectivement, ce que tu décris ici correspond exactement à l’expérience et à la démarche de Vincent qui souhaitait générer un support « concret » à partir de son blog, lequel avait du succès…

  6. Asclepieia dit:

    Qu’il fut long à accoucher cet article! Mais le résultat en vallait franchement la chandelle. Bravo!

  7. Audrey A. dit:

    @Asclepieia: Et sans péridurale steuplé! :D Merci ;)

  8. Silphi dit:

    Oui, il faut reconnaître que ce fut un projet et un travail delongue haleine.

    Il me tarde maintenant de voir la suite avec la définition de ce qui fait cet élitisme français quant à la définition de ce qu’est la litterature et pourquoi faut-il absolument qu’un bon livre soit sérieux pour être reconnu (quid de la SF ? toujours considérée comme un sous genre par exemple)