Les Plumes d'Audrey

Plumes littéraires et ratures

La SF selon Clément #1: Le dieu venu du centaure – Philip K. Dick

NDLR: Ici démarre la chronique mensuelle de Clément, autour de la SF. Je suis ravie d’accueillir ici un passionné de ce genre que je connais peu. Et je le suis d’autant plus qu’il écrit excessivement bien, lisez moi donc ça… Merci à lui!

Essayez un peu de définir ce qu’est la Science Fiction.
Aussitôt, un petit malin viendra vous citer un titre qui ne rentrera pas dans votre définition. Du Frankenstein de Mary Shelley qui tient presque du conte fantastique victorien aux romans les plus hard science de Arthur C. Clarke, le spectre couvert par ce genre littéraire est si large qu’on serait bien en peine d’en donner une définition simple pour débuter cette chronique.
Peut être que nous pourrions nous en sortir avec une petite pirouette en reprenant le mot de Norman Spinrad: “La Science Fiction, c’est tout ce qui est publié sous le nom de Science Fiction”. Au moins, on ne se mouille pas.
Ou alors par une blague de potache comme le fit Michel Blatrier: “Ah bon, je fais de la Science-Fiction? Alors quand je dis: “Monique, apportez moi mes pantoufles hyper spatiales” je fais de la SF! Mon dieu, que la science est une belle chose…”

Toujours est il que la Science Fiction, longtemps considérée comme un sous-genre littéraire, un cousin de province un peu abattardi de la Grande Littérature, a pris peu à peu ses lettres de noblesse. Qui aujourd’hui viendrait remettre en cause les influences considérables qu’ont pu avoir un Isaac Asimov, un Arthur C. Clarke ou un John Brunner sur la littérature et, peut être, sur la vision que nous avons du monde qui nous entoure? Car au travers de cette multitude de récits permettant à de jeunes adolescents en mal de sensations fortes de s’évader en dehors de la grisaille du quotidien, tous les thèmes existentielles se retrouvent. Que deviendras le monde après la fin de notre civilisation? Qu’est ce que la réalité? Qui est Dieu? Sommes nous seuls dans l’univers? Autant de questions, parmi d’autres, traitées tantôt avec humour, tantôt avec gravité par les écrivains de Science Fiction.

Ainsi, cette chronique mensuelle dont Audrey me fait l’honneur (qu’elle en soit remerciée jusqu’à Trantor, Proxima et jusqu’en l’an 470 apres Ford!) aura pour but de faire une ballade dans ce monde un peu halluciné de la Science Fiction. Sans but précis, des grands classiques aux petites perles. En abordant les grands thèmes et les grands auteurs.  Certains choix pourront surprendre. C’est le but. Mais sans jamais se prendre trop au serieux. La Science Fiction est avant tout un jeu, une récréation, une ouverture d’esprit qui développe notre imaginaire, pas un genre littéraire dont on pourrait juger la qualité selon des codes trop bien établis.

Pour cette première chronique, il fallait faire fort afin d’espérer être reconduit pour les mois prochains! Alors nous commencerons par un très bon cru. Un peu comme cette bouteille de St Julien qu’on aurait oubliée dans un coin de la cave et qu’on déboucherait entre copains. Commençons par la carafer pour en révéler les parfums.

Phillip K. Dick fut jusqu’à sa mort en 1982 un auteur prolixe. 48 romans, 127 nouvelles en 41 ans d’écriture! Et tant de chef d’oeuvres qui sont passés à la postérité. Minority Report, Ubik, Le Maître du Haut Chateau, Blade Runner. Particulièrement apprécié en France dans les années 60-70, il se distingue des autres “papes de la SF” de l’époque par son peu de gout pour les thèmes de l’avancée scientifique et des lendemains heureux. Son crédo fut plutôt la réalité. Ou plutôt la déconstruction de celle-ci. Chez Dick, tout est douteux. La désagrégation du temps, l’histoire recommencée, la drogue, sont autant de prétextes pour fissurer le réel et voir ce qui se trame en coulisse.

Point de héros non plus. Ce qui explique son succès moindre aux Etats-Unis, plus enclins que nous à fantasmer sur le mythe des supermen. Ici, les personnages sont tous des pauvres types. Des rebuts de l’humanité presque. Malheureux, enfermés dans une réalité grisâtre et le plus souvent, tentant d’y échapper.

C’est en plein dans ces thématiques que se situe Le Dieu venu du Centaure. Un peu moins reconnu que d’autres grands romans dickiens, c’est pourtant, une excellente cuvée, peut être même la meilleure. Car si vous voulez appréhender Dick sur ce fil tendu entre génie et folie qu’il a arpenté toute sa vie, c’est ce roman qu’il faut lire en premier.

Les hommes quittent peu à peu la Terre devenue surchauffée et en proie aux radiations solaires. Exilés forcés dans des clapiers sur les différentes planètes et satellites du système solaire, les humains ne survivent que par l’absorption du D-Liss, une drogue extrêmement addictive, projetant les consciences dans les combinés PP, sorte de maisons de poupée Barbie entretenues avec minutie par leurs propiétaires. Mais bientôt, le monopole des combinés PP et du D-Liss est remis en question par le retour de Palmer Eldritch. Disparu depuis dix ans dans le système de Proxima du Centaure, marqué par d’étranges stigmates (un bras mécanique, des yeux artificiels et des dents en acier), l’aventurier interplanétaire revient avec une nouvelle drogue, le K-Priss.

Plus dangereuse et plus puissante, elle projette ses utilisateurs dans une réalité alternative bien plus forte que le D-Liss. Mais dans cette réalité alternative, tout semble bientôt controlé par Palmer Eldritch et chacun est Palmer Eldritch. Mais si tout le monde devient Palmer Eldritch, alors qui est il réellement? Un dangereux trafiquant? Un magicien fou? Un Dieu? A moins qu’il ne soit lui même qu’une illusion.

Comme toujours chez Phillip K. Dick, l’intrigue n’est qu’un prétexte pour observer la lente déconstruction de la réalité. Ballades dans des mondes fantasmés, dans des futurs lointains, ou des réalités alternatives où tout est symbolisme. Il faut savoir se laisser porter et ne pas essayer de vouloir tout comprendre. Ce serait faire injure à l’auteur qui, justement, souhaite perdre son lecteur pour le faire mieux réfléchir sur sa propre condition et sa propre réalité.

Le Dieu venu du Centaure marque aussi un tournant dans l’oeuvre de Dick puisqu’il est le premier roman où il est question de religion. A partir de quand devient on un dieu? Quel est son dessein? Où est le libre arbitre dans un monde totalement créé par un dieu? Au travers de la toute puissance de Palmer Eldritch se posent les questions fondamentales. Au point de faire ressentir au lecteur une certaine angoisse existentialiste. On ne sort jamais totalement indemne de l’univers dickien.

Magnifique roman, peut être un des meilleurs pour commencer à se constituer une bibliothèque de Science Fiction digne de ce nom, on regrettera simplement (parce qu’il fallait bien trouver une critique) la traduction française du titre, qui donne trop facilement les clés de l’intrigue. Le titre anglais, The three stigmata’s of Palmer Eldritch, était sans doute beaucoup plus proche de l’idée de l’auteur, donnant toute la mesure mystique que Dick souhaitait donner à son roman.

En cadeau bonus…

Un petit jeu littéraire pour les amateurs! La SF, plus que tout autre genre littéraire, a le don pour accrocher le lecteur dès la première phrase. Voici dix débuts de grands classiques du genre. A vous d’en retrouver l’origine. Celui qui réussira le premier à les donner tous (sans Google évidemment!) se verra récompensé d’un paquet de douceurs intergalactiques!

  1. Il s’appelait Gaal Dornick et c’était un bon provincial qui n’avait jamais vu Trantor.
  2. A notre connaissance, il n’existe qu’une race capable de rivaliser avec l’Homme. Tout le monde à déjà compris, il s’agit des Triangles.
  3. J’avais atteint l’age de 1000 kilomètres.
  4. L’humanité se composait de 128 personnes.
  5. Frère Francis Gérard de l’Utah n’aurait peut être jamais découvert les documents sacrés sans le pèlerin qui apparut, les reins ceints de toile à sac, pendant le jeûne du carême que le novice observait au milieu du désert.
  6. Tout là-bas, au fin fond des tréfonds inexplorés et mal famés du bout du bras occidental de la Galaxie, traîne un petit soleil jaunâtre et minable.
  7. Je suis composé d’eau. Personne ne peut s’en apercevoir parce qu’elle est contenue à l’intérieur. Mes amis sont composés d’eau eux aussi. Tous autant qu’ils sont. Notre problème, c’est que nous devons non seulement circuler sans être absorbés par le sol, mais également gagner notre vie.
  8. La guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance, c’est la force.
  9. Il était une fois un martien du nom de Valentin Michael Smith.
  10. Vaughan est mort hier dans son dernier accident.




11 Commentaires sur “La SF selon Clément #1: Le dieu venu du centaure – Philip K. Dick”

  1. Silphi dit:

    Très bon début ! :) le Dieu venu du Centaure a été un des premiers Dick que j’ai eu entre les mains quand j’étais gamin. C’est avec un bonheur coupable que je me suis ensuite jeté sur l’ensemble de ce qu’il a écrit !

    Pour le petit jeu :

    - Fondation d’Asimov
    - Aucune idée ! :)
    - le monde inverti de Christofer Priest
    - Des hommes et des monstres de William ten
    - Heu bheu je sais pas non plus ^^
    - Le Guide du Routard galactique ! de Douglas Adams
    - Confidences d’un barjot de Dick
    - 1984 d’Orwell mais j’ai un doute.
    - Aucune idée non plus.
    - Crash de Ballard

    Bon j’ai à peu près 7 sur 10 à froid mais faut avouer que t’as été plongé au coeur de la naissance de la SF aux Etats unis et que c’est une période que je connais moins bien. par contre bravo pour la liste, c’est impressionnant. il me tarde d’avoir confirmation et de connaître ceux qui ne me disent rien, ça me permettra de parfaire ma culture sur les origines de la SF.

    Je sais bien qu’il y a autant de vision de la SF que de personnes, j’aurai peut-être ajouté cette première phrase que je trouve juste extraordinaire : « The sky above the port was the color of television, tuned to a dead channel » (désolé je ne la connais qu’en anglais, je te laisse en mettre l’auteur ^^).

    Au plaisir de relire cette chronique Clément et bravo pour le thème de ton blog, c’était le mien avant que je ne change ^^

  2. Ph-ilou dit:

    Une très bonne rubrique, très heureux de lire cette prose si sympathique et bien a propos.

  3. Asclepieia dit:

    @Silphi: pas mal! effectivement je confirme le 7/10. Avec un petit regret que tu n’aies pas trouvé le n°5 qui est pourtant un gros gros classique. Les deux autres sont effectivement un poil plus difficile.

    Et pour ta catch phrase, je dirais Gibson, Neuromancien. Mais je triche, je l’avais retrouvée en préparant la liste des 10!

  4. Silphi dit:

    @Asclepieia désolé hein ^^ Peut-être que je m’en boufferai les doigts quand tu balanceras les réponses !
    Et validé pour Neuromancer :)

  5. Audrey A. dit:

    Moi j’avais trouvé 1984 et Fondation. 2/10, chuis un peu une brêle, je vais suivre tes cours Clem ;)

  6. Les tweets qui mentionnent La SF selon Clément #1: Le dieu venu du centaure – Philip K. Dick | Les Plumes d'Audrey -- Topsy.com dit:

    [...] Ce billet était mentionné sur Twitter par Clément Lazarus, Clément Lazarus. Clément Lazarus a dit: RT @MamzelleAudrey: [les Plumes] Chronique SF #1: http://bit.ly/ZAPad // youhou! [...]

  7. Asclepieia dit:

    Alors? Quelqu’un pour trouver les trois dernières?

  8. Silphi dit:

    Je les ai trouvé mais grâce à wikipedia, du coup je les mets pas :p

  9. Asclepieia dit:

    C’est fair play!
    Les réponses seront données dans la chronique du mois prochain.

  10. kolyma dit:

    heureux de lire des critiques de sf qui donnent envie de lire…
    pour les trois « ? »
    fatland d’Abbot ?
    un cantique pour liebowitz de Miller
    en terre etrangere d’Heinlein ?
    au mois prochain et bonnes lecture

  11. kolyma dit:

    lectures
    oups…