Les Plumes d'Audrey

Plumes littéraires et ratures

Corps en miettes – Sylviane Agacinski

NDLR: Cet article fait partie de la catégorie « Plumes Invitées ». Il a été écrit par Clément, qui officie sur le Net sous le nom d’Asclepieia. Merci à lui!

Dans le Protagoras de Platon, l’un des passages raconte l’histoire de Prométhée et Epiméthée, chargés par les dieux, à la création du monde, de distribuer les qualités et les dons physiques parmi les êtres vivants.
Epiméthée oublia de pourvoir convenablement l’homme, resté nu et sans défense. Prométhée, pour réparer l’erreur de son frère, alla voler les secrets du feu et des arts à Héphaïstos et Athéna. Pour éviter que les hommes, détenteurs de ces nouveaux pouvoirs, n’en viennent à s’entretuer, Zeus leur accorda aussi à tous les sentiments de la pudeur et de la justice, fondateurs de la conscience politique et de la vie en communauté. Pour punir son fils de l’avoir ainsi défié, le maître de l’Olympe fit attacher le Titan à un rocher, le condamnant pour l’éternité à se voir dévorer le foie par un aigle.

Cette parfaite métaphore de l’utilisation par l’homme de la connaissance et de la technologie cadre bien le débat actuel sur les mères porteuses, objet du dernier pamphlet philosophique de Sylviane Agacinski, Corps en Miettes.

La quatrième de couv’:

Non, la France n’est pas en retard, elle est en avance sur la protection, par la loi, de la dignité  des personnes et de leur corps. En posant la question des « mères porteuses », ce livre n’a pas d’autre but que de défendre cette dignité.
La femme n’est pas un outil vivant.

Ce qu’on peut en dire:

Jamais dans l’histoire de l’humanité  nous n’avions atteint un tel niveau de pouvoir sur le vivant.
La compréhension, puis petit à petit l’utilisation du Gène ont ouverts la voie à toutes les possibilités dans la maîtrise de la reproduction.

Les premiers bébés éprouvettes dans les années 80 ont permis aux couples infertiles d’accéder à la parentalité, le diagnostic pré implantatoire a donné espoir aux couples atteints ou porteurs de maladies génétiques de concevoir des enfants en pleine santé ; la grossesse pour autrui, elle, pose toute une série de problèmes.
Problèmes auxquels s’attaque Sylviane Agacinski dans son ouvrage paru en avril 2009 dans la géniale collection Café Voltaire de Flammarion.

Qu’est ce qui sépare le don de l’aliénation? Où s’arrête le droit de chacun de jouir de son propre corps, y compris pour en faire don? Où commence l’utilisation du corps féminin en tant qu’outils au service de la procréation d’autrui? En dehors du cas particulier de l’adoption (qui est une filiation de substitution dans l’intérêt de l’enfant), comment dissocier la grossesse de la parentalité?

Autant de questions posées par ce débat de société.
Parce que l’état de grossesse, comme la Vie ou la Mort, est difficile à conceptualiser en tant qu’objet philosophique, l’auteur prend le temps, dans un langage sans jargon, d’analyser chaque étape de la reproduction, du désir d’enfant à la naissance pour en faire ressortir cette vérité: la dignité humaine est la condition indispensable au don et de ce fait, on ne peut pas « faire don » d’un enfant.

Avec brio, Sylviane Agacinski prend le temps d’exposer avec minutie les mécanismes utilisés par certaines entreprises privées pour susciter le don et le rémunérer, créant de fait une véritable industrie des « mères pondeuses ».
Photos attendrissantes de bébés en première page de sites internet bardés de références plus ou moins prestigieuses, catalogues de mères porteuses disponibles directement sur internet et slogans appelant à faire « don de la vie » font partie de la panoplie obligatoire des cliniques spécialisées dans la grossesse pour autrui.
Les mères porteuses ne sont évidemment pas rémunérées dans ce monde marketing, elles sont « défrayées » d’environs 40000$ après une longue enquête sur leur vie privée, attirant ainsi des femmes issues de classes sociales défavorisées.
Ce qu’elles font, ce qu’elles mangent, ce qu’elles boivent, le temps qu’elles dorment, tout peut être contrôlé et signifié dans le contrat passé avec le couple demandeur. Une aliénation totale. Un enfer.

Nous sommes aujourd’hui à  un tournant de l’Histoire.
Alors que viennent de s’achever les États Généraux de la Bioéthique et que, dans quelques mois, les parlementaires vont se saisir du sujet pour réviser les Lois de Bioéthique de 2004, notre société doit faire un choix.
Le choix d’accepter le concept des mères porteuses, simplement parce qu’on a la possibilité technologique de le faire, ou au contraire, poser un nouvel interdit, pour réaffirmer que la liberté individuelle ne peut se placer au dessus de la dignité des personnes.
Ce choix terrifiant doit être le notre.
Le statut de la grossesse dans le mode de reproduction de notre espèce ne peut être qu’un débat fondamentalement structurant pour notre société. C’est à chacun et chacune de s’emparer de ce débat. D’en comprendre les tenants et les aboutissants pour ne pas le laisser à quelques happy few.
Pour cette raison, il n’y a aujourd’hui pas de livres plus important que celui ci.

Pour en savoir plus sur Clément -> Le Blog d’Asclepieia

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Corps en miettes, Sylviane Agacinski
Paru le 15 avril 2009 chez Flammarion, collection Café Voltaire