
Alexandre Jardin – Chaque femme est un roman
« Parfois il me semble que les femmes sont des tremplins vers le fabuleux. Ecrivaines pour la plupart non pratiquantes, elles produisent de la prose intérieure destinée à tromper leur déception et à soigner leurs rêves. »

Si Alexandre Jardin a choisi d’associer dans ce dernier ouvrage le champ lexical de la femme et celui de l’écriture, c’est pour nous rappeler ce qu’il est intrinsèquement: un destin voué à la littérature et un esprit amoureux des femmes à qui il reconnaît devoir sa personnalité même.
Il signe ici le troisième volet de son autobiographie, commencée avec le Zubial (dédié à son père) puis le Roman des Jardin (dédié à son arbre généalogique), et le dédie à toutes les femmes rencontrées dans sa vie, femmes qui lui ont toutes apporté une petite brique avec laquelle il a construit son être, son esprit et sa perception du monde.
Alors quoi? Le génial auteur de l’Ile des gauchers ne nous livrerait ici qu’un panel représentatif des contradictions féminines, que lui-même aurait tourné en apprentissage personnel?
Car ne nous leurrons pas, ce qu’Alexandre Jardin nous présente comme des « caractères à part », « des visions originales » ou des « attitudes fantasques » ne sont que des beaux mots pour parler de la complexité naturelle de la Femme face à la simplicité évidente de l’Homme.
Néanmoins je dois avouer que mon cynisme teinté de féminisme se heurte ici au talent de Jardin. On a beau voir, derrières ces portraits, que les femmes sont finalement des êtres lunaires, Alexandre Jardin nous décrit ici de belles âmes, des amazones, des aventurières haut perchées, de vraies visionnaires, des mythomanes sympathiques et en revient toujours à l’origine : sa mère.
La mère d’Alexandre Jardin, à coup d’incendies de livres et à travers son intolérance de l’immobilisme, a inculqué a son fils des habitudes qui n’en sont pas, à savoir la perpétuelle remise en question et la capacité de jeter à la poubelle tout nouvel acquis car ce qui est maîtrisé n’est plus un défi intéressant.
Et c’est toute l’image de ce livre: un obstacle à l’immobilisme, un roman un peu dingue, un peu décousu mais sur lequel on se surprend à sourire plus d’une fois.
Un livre assez agréable à lire donc, mais plutôt que le lire d’une traite et d’enchainer ces portraits les uns à la suite des autres, portraits en l’occurence organisés par grande typologies de femmes, je vous conseillerai de la lire « à la carte ».
Car le style d’Alexandre Jardin doublé d’un fond plutôt riche mérite plutôt que l’on picore ce livre, choisissant un portrait au hasard puis le refermant pour en savourer la véracité.
Sortie prévue le 2 Avril.
Travellings – Brigitte Fontaine
« Judith dont on ne connaît encore que l’écorce, qui ne se connaît pas, qui nage dans le mystère du monde, un mystère géant et gris comme une cathédrale, ou bien mouvant, drôle et coloré comme des dessins animés mélangés dans toutes les langues, tchèque, égyptien, malgache, basque, coréen, et Betty Boop qui valse avec le professeur Nimbus au trentième étage d’un immeuble tout en verre, et les baleines qui accouchent, la fumée folle de ces millions de cigarettes sur la planète. »

« Travellings » est le dernier roman de la grande Brigitte Fontaine, qu’on ne présente plus. Chanteuse, écrivain, dramaturge, romancière, poète et haut perchée, elle signe ici un livre inclassable, que j’ai du même lire deux fois pour en percevoir les détails tellement le rythme est rapide et l’histoire foisonnante.
Pour les non-initiés aux techniques cinématographiques, le travelling est le déplacement de la caméra pendant la prise de vue, l’objectif étant de suivre au plus près un objet ou un individu en mouvement.
En sachant ça, l’appréhension du livre de Brigitte Fontaine est plus facile.
Dès les premières pages on est plongés dans l’univers en fusion de Judith, Juju, jeune femme unique en son genre.
Judith aime comme elle déteste, vit comme elle ressent, s’enfuit comme elle s’exprime: vite, fort, très fort. Ses émotions ne sont pas les nôtres, elle vit tout 10 fois plus profondément, Judith est à fleur de peau, à fleur de nerfs, elle se jette sur les gens, se blottit contre eux et s’enfuit de suite, effrayée qu’elle est de perdre sa liberté.
Judith ne se comprend pas, ne comprend pas pourquoi elle réagit ainsi, elle a parfois des regains de lucidité, elle écrit des lettres en Toscane comme on jetterait des bouteilles à la mer. Elle veut tout tout de suite mais ne veut rien finalement, Judith vit, rencontre, profite, aime, rigole, pleure, voyage, se perd dans des mondes artificiels. Judith est certainement un peu folle aussi, schizophrène, pourquoi pas…
Et autour de Judith, il y a Enzo et Juan. Ses doubles. Touchés, imprimés, gravés de la présence de Judith dans leur vie, qu’elle fut éphémère ou plus longue, Enzo et Juan luttent pour récupérer Judith et surtout ramener son esprit auprès d’eux.
Vraie héroïne d’Almodovar, Judith va traverser les routes d’Espagne comme on traverse une vie, faisant de chaque rencontre une leçon et une expérience.
Judith est exténuante à suivre mais la première impression que j’ai eu en refermant ce livre, c’est une impression de vie, de vie bouillonnante.
C’est un livre qui nous emporte dans un univers parallèle qui s’intègre pourtant parfaitement dans le nôtre, c’est une vie qui nous parait dingue mais sincèrement, j’aimerais vivre au moins 1 journée de la vie de Judith, pour voir, pour avoir les sens en fusion, pour sentir mon coeur exploser et mon cerveau s’abandonner à la folie sans être retenu par des considérations matérielles. Sincèrement.
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