Les Plumes d'Audrey

Plumes littéraires et ratures

Bruneau: un pirate sans caraïbes

Je vais délaisser mes livres adorés, une fois n’est pas coutume, pour vous parler peinture.
Plus précisément, je vais vous parler de Bruneau, peintre singulier que j’ai rencontré il y a maintenant 7 ans dans mon QG de l’époque à Toulouse, La Cale Sèche. Bruneau servait des verres de rhum arrangés et moi je les buvais. Mais pas que.

« J’aime les images…
Elles racontent aussi bien les hommes qu’elles représentent que ceux qui les font. » Manu Larcenet.

Bruneau introduit son site pro avec cette phrase, site où on peut mesurer tout le talent et toute l’évolution de Bruneau depuis 10 ans et surtout son amour immodéré pour les couleurs, sa minutie et sa capacité complètement démente pouvoir être aussi précis sur un format 130×80 que sur un 30×30.
Une chose que j’aime beaucoup chez Bruneau aussi, c’est sa propension à se remettre en question et à évoluer en permanence: il lui arrive souvent de repartir d’un tableau « ancien » pour en faire naître un nouveau, enrichi des expériences, des rencontres faites et des évolutions personnelles de son auteur.
C’est assez flagrant quand on regarde les deux, on sait que l’on a affaire au même thème, au même sujet mais toute la vie, la richesse intégrée à la peinture nous fait voir deux histoires complètements différentes.

J’aime beaucoup ce que fait Bruneau, je crois que c’est évident, depuis les premières toiles vues a Toulouse jusqu’à son exposition sur les pentes de la Croix Rousse en 2006.
J’aimerais que ca « marche » mieux pour lui aussi, j’aimerais que son talent arrive un jour à émerger au grand jour et qu’il n’envisage plus de réléguer sa passion à un simple hobby du dimanche « pour pouvoir manger à la fin du mois ».

C’est tout le problème de l’art contemporain (par contemporain, j’entend « actuel ») finalement.
Aujourd’hui pas de succès sans business, pas de succès sans réseau. Les galeristes sont tout-puissants et il faut, en plus d’être un peintre, être un fieffé homme d’affaire pour savoir pousser les bonnes portes et serrer les bonnes mains.
De plus, l’art contemporain « dérange ». Si, il dérange. Je m’explique:
Il y a un consensus mou autour des peintres classiques, des toiles de maîtres, des oeuvres anciennes et sacralisées. On peut préférer les Impressionnistes aux peintres de la Renaissance mais on entend rarement quelqu’un dire qu’il déteste Vermeer, que Courbet fait des toiles sans vie ou que Picasso était un mégalo sans talent. Le classique nous rassure, on appartient à un groupe.
L’art contemporain dérange car il nous questionne, il nous fait nous interroger, il nous demande de prendre position. Il ne peut pas y avoir de consensus sur des oeuvres aussi disparates, parfois abstraites, parfois plus conceptuelles qu’esthétiques, qui n’appartiennent pas à un « mouvement » défini (qui le sera a posteriori dans quelques dizaines d’années). L’art contemporain c’est difficile, il faut prendre position, donner son avis au risque de ne pas rentrer dans un moule, de ne pas coller aux avis des Autres.
Alors que c’est là qu’est l’interêt selon moi.

Bruneau, récemment, a décidé de vendre certaines de ses toiles sur le Web, de voir si l’on pouvait toucher l’oeil et le coeur aussi via le média Internet. J’espère que oui.

Plus d’infos sur Bruneau:
Son site
Son blog
Ses ventes en ligne


Le rapport de Brodeck – Philippe Claudel

Je ne choisis pas mes livres sur les prix littéraires qu’ils recoivent, je préfère généralement me faire ma propre opinion surtout que certains prix sont quand même à la limite du ridicule, comme ce Flore remis a Nothomb pour son Ni d’Eve ni d’Adam alors que ce prix récompense normalement « de jeunes talents prometteurs » , sous-entendu pas encore connus. Humpf. Fin de la parenthèse.

J’avais prévu depuis quelques mois de lire le Rapport de Brodeck de Philippe Claudel, le fait qu’il ait entre temps reçu le Goncourt des lycéens m’a chiffonnée mais je ne voulais pas rester sur l’échec de Cendrillon, édité également chez Stock.
Grand bien m’en a pris!¶

Le rapport est ce document que Brodeck doit rédiger, à la demande de tout son village, à propos d’un « évènement » (Ereignis, en VO dans le texte).
Etant le seul à avoir fait des études, il est sommé de coucher sur le papier la mémoire des hommes, de coucher sur le papier leurs actes, comme un défouloir, au nom d’un besoin d’amnésie collective.
Partant de là, Claudel nous plonge dans la Shoah, dans la peur des étrangers, des autres (l’Anderer n’est jamais nommé autrement), dans les camps de la mort et leur faculté à annihiler toute humanité, toute histoire, toute conscience.
Il nous met également face à la monstruosité de la foule, du groupe. Ce monstre à mille têtes qui parle d’une même voix, détruit toute individualité et fait avorter toute initiative personnelle.

Dans un paysage digne d’un conte, au sein d’un village caché dans les montagnes de l’Est, dans une contrée jamais nommée mais frontalière d’un Etat ayant déclaré la guerre au reste du monde, Brodeck nous raconte le pouvoir de la mémoire, la culpabilité et la souffrance qu’elle engendre et la volonté des hommes d’éradiquer leurs souvenirs pour pouvoir continuer à vivre.
Brodeck est donc seul contre tous peut-être parce qu’il a survécu au camp, peut-être parce qu’il place son histoire avant l’Histoire, peut-être parce qu’il a conscience de la nécessité de se souvenir.

Une autre problématique soulevée également par ce livre est la place des artistes, de ceux qui voient les âmes et les fait se révéler. Ces artistes qui nous font nous voir tels qu’on essaye de s’oublier.
La violence des révélations qu’ils peuvent faire sur la noirceur des hommes sont autant d’étincelles lancées sur une botte de paille.

Les mots de Claudel, à travers ceux de Brodeck, sont fluides, hypnotiques, poignants.
L’amour et l’humanité débordent à chaque page même si les mots sont durs et effrayants et on ne peut s’empêcher d’espérer qu’à la fin, à la toute fin, c’est la mémoire qui vaincra car on ne peut se résoudre à vouloir oublier ce qui nous a fait tels que nous sommes.

Claudel signe ici un livre sublime, sur un sujet dont on pourra parler encore des siècles sans le cerner vraiment, un livre dont je pourrais encore vous parler des heures tellement je l’ai aimé.