
Barbarie ordinaire – Philippe Sohier
Encore une brillante couverture signée Erwan Denis chez Stéphane Million, histoire cette fois-ci d’illustrer le 2ème roman de Philippe Sohier, plus connu pour sa carrière de metteur en scène d’humoriste. « Barbarie ordinaire », squi sort cette semaine, ne fait pourtant pas vraiment rire. Ca tombe bien, c’était le but.

Mis en prison pour un tag et un morceau de shit trouvé sur lui, Sylvain se retrouve à la merci d’un directeur de prison qui applique de nouvelles méthodes de « dressage » des délinquants avec l’aval du ministère de l’Intérieur et qui enfermera Sylvain au Purgatoire à la suite de sa grève de la faim. A l’extérieur, Rénald, fils de notable et responsable de sa condamnation, Étienne son demi-frère et Béatrice, la compagne de Sylvain, naviguent en eaux troubles, sur fond d’une société en passe de devenir un modèle ultra-sécuritaire.
Philippe Sohier mène ici beaucoup de personnages… D’un Sylvain artiste, exemple et martyr à une Babeth cocaïnomane et pute de luxe, en passant par Rénald, jeune avocat manipulé par son père et trop peureux pour s’y soustraire, les protagonistes de « Barbarie ordinaire » sont nombreux.
Un peu trop peut-être, tant l’on se perd dans les prénoms, les histoires, sans avoir le temps d’en pénétrer vraiment les caractères. Comme Gaston par exemple, co-détenu de Sylvain, personnage qui semble intéressant mais que l’on ne rencontre que sur 10 pages.
Philippe Sohier nous les présente tous, les met tous en scène avant de se focaliser sur 3 ou 4 qui mèneront la barque de « Barbarie ordinaire » jusqu’à la fin.
C’est finalement le contexte du roman qui tient le tout.
Philippe Sohier nous place ici au sein d’une société en train de mettre en place une politique ultra-sécuritaire, au nom du progrès et d’une aspiration à l’existence d’une société idéale, à savoir sans bruit, sans heurts, sans écarts, sans ornières. De nouvelles lois en nouveaux décrets, d’interdictions en prohibition, la société dans laquelle les personnages de Philippe Sohier évoluent sans en comprendre vraiment les tenants et les aboutissants, cette société-là peut nous faire douloureusement penser à la notre, même si celle-ci n’en est encore qu’un ersatz.
Le style de Philippe Sohier est fluide, limpide, le roman en est clair, facile à lire, précis, chirurgical, froid. Peut-être un peu trop. Le tout fonctionne mais j’ai fermé le livre avec finalement peu d’émotion, ni pour l’histoire, ni pour aucun des pauvres hères du roman.
« Barbarie ordinaire » ne m’a certes pas fait rire mais il ne m’a pas non plus fait ressentir. Peut-être est-ce la prochaine étape de l’évolution de notre société?
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« Barbarie ordinaire », Philippe Sohier
Paru le 8 Mars 2010 chez Stéphane Million Editeur
Autour de…#3 – Maurice G. Dantec
NDLR: Pour le troisième opus de sa chronique de rétrospectives d’auteurs, Silphi nous parle de Maurice G. Dantec. Merci à lui!
Il y a certains auteurs qui font partie de mon paysage mental.
Quelque soit ce qu’ils écrivent, j’y reviens toujours avec l’impression de retrouver un vieil ami.
Dantec est de ceux-là.
Il faut tout d’abord que j’avertisse un peu sur deux choses.
Premièrement, et ce depuis quelques années, Dantec est dans une phase mystico-christico-technico-salvatrice. Moralité, ses derniers romans ne sont pas super accessibles (depuis « Villa Vortex » pour être précis).
Et quand je dis pas super accessibles, c’est que c’est vraiment pénible parfois.
Hormis « Artefact » peut-être et encore, je ne suis pas certain.
Ensuite, il faut savoir que Dantec est un personnage très controversé, notamment pour ses prises de positions pro-américaines, ses critiques de la radicalisation de l’Islam ou encore son catholicisme de droite réactionnaire. J’ai, vis à vis de lui et de ses propos, une attitude assez ambigüe.
D’une part je ne supporte pas ses idées telles que défendues dans ses essais comme le « Théâtre des opérations », d’autre part, je trouve que ce qu’il écrit dans ses romans est tellement beau d’un point de vue narratif et symbolique que j’occulte le fait que ce soit un mec que j’apprécie peu pour ses idées.
Mon histoire avec Dantec à commencé avec « Babylon Babies ».
Un roman qui s’est classé directement dans mon top ten SF et qui n’en est pas sorti. Un roman qui a vraiment su me toucher avec notamment ce passage mythique d’introduction nommé « Celui qui cherche et qui détruit » et qui pose un personnage magistral de l’oeuvre de Dantec : Toorop, un mercenaire qui cite « L’art de la guerre » de Sun Tzu (je vous ai mis la version pdf à imprimer gratuitement-c’est un truc à lire absolument et à mettre en perspective avec la société dans laquelle on vit), Clausewitch ou encore Musashi.
C’est un peu le mercenaire ultime produit par une société qui a fait de la mort un art, comme une poussée darwinienne invertie.
En quelques mots, « Babylon Babies », c’est la porte d’entrée que j’ai prise pour aborder l’univers de Dantec et je n’ai jamais réussi à trouver la sortie.
Je fais une parenthèse pour dire que l’adaptation ciné par Kassowitz est juste un scandale et qu’elle n’aurait jamais du être reliée à ce roman (ni commise en fait).
Après « Babylon Babies », qui était en fait la fin d’un pseudo cycle de trois romans, j’ai attaqué avec le premier roman de Dantec, « La sirène rouge » où l’on retrouve Toorop plus jeune confronté à un réseau de trafic divers et de snuff movies.
On est ici dans le thriller nerveux contemporain. Pas de poussée mystique, pas de SF. Rien que de l’action. Le roman a été adapté par Megaton à l’écran avec un succès mitigé.
Puis est venu « Les racines du mal ».
Un thriller, légèrement anticipatif qui a su me captiver d’un bout à l’autre.
Il y a tout ce qu’il faut là dedans : un tueur en série, un scientifique brillant, une neuromatrice schyzophrène qui permet de simuler la personnalité du tueur en série, des scènes d’actions magistrales et un dénouement christique parfait. Tout ça porté par un style très efficace et une exploration de la schizophrénie magnifique posant les bases de ce que sera le chef d’œuvre « Babylon Babies » (oui je me répète, je sais).
C’est là qu’il faut faire un petit break.
Parce que c’est là qu’est venu « Villa Vortex ». Et c’est avec ce roman que Dantec est tombé du roman efficace au roman teinté de gnosticisme et fortement inspiré parla philosophie scolastique de St Thomas d’Acquin.
Et je dois avouer qu’autant il y a des moments où ça fonctionne et où on est vraiment stimulé intellectuellement, autant parfois, on a juste envie de pleurer du sang. MAIS ce roman, qui relève parfois du parcours du combattant est intéressant en ce sens qu’il marque à mon sens un tournant dans l’œuvre de Dantec. Et en même temps un espèce de nadir.
Car jusqu’à présent, c’est sur ce pivot inversé que l’auteur se reconstruit et revient petit à petit à des choses tout aussi mystiques mais contenu dans le feu d’une action mieux maîtrisée.
Je ne vais pas parler plus en détail des romans suivants, « Cosmos Inc » et « Grande Jonction » (qui forment un seul récit) ni de « Metacortex » (que je suis en train de lire et qui est une espèce de suite de « Villa Vortex » dans la gnose mais pas dans le récit).
Pas parce que je ne les ai pas aimé, et c’est plutôt le contraire mais parce que je crois qu’ils sont à lire après avoir suivi le même cheminement que l’auteur, pour en savourer pleinement l’essence. parce qu’il faut avoir fait ce suivi pour y voir autre chose que des romans puants de mysticisme et y reconnaître une certaine forme d’intelligence, bien que parfois par trop mal exprimée.
Car s’il est une chose à noter, c’est que Dantec n’est jamais aussi bon que dans la réelle narration, dans le feu de l’action, dans ce rythme qu’il parvient à insuffler à ses scènes d’actions ou d’enquête.
C’est lorsqu’il se laisse consumer par le verbe et son mysticisme que le style a parfois recours à des facilités qui nuisent à l’ensemble.
En conclusion, je dirai que si vous ne connaissez pas Dantec, il faut lire ses trois premiers romans.
Si jamais, vous accrochez sur la portée plus mystique de « Babylon babies » alors, il faudra passer soit sur « Villa Vortex » (et honnêtement, bon courage) ou alors sauter directement sur « Cosmos Inc » et « Grande Jonction » (ça se fait plus facilement).
Si cette partie mystique vous ennuie, alors vous pouvez vous concentrer sur les nouvelles de Dantec qui sont généralement de petits bijoux cyberpunks et que vous pouvez trouver dans le recueil « Dieu porte-t-il des lunettes noires ? »
Je sais bien que j’ai été un peu long, et encore j’aurai encore bien des choses à dire mais je vais m’arrêter là avant d’en faire trop et vous laisser avec quelques mots de Dantec publiés dans une interview :
« Je suis trop pop pour les petits profs, je suis trop ésotérique pour les avaleurs d’intrigues au kilomètre, je suis trop « mystique » pour les sciento-matérialistes, je ne le suis pas assez pour les tenants de l’un ou l’autre des supermarchés spirituels du moment, je suis trop réac pour les progressistes-universalistes, je suis trop futuriste pour les « conservateurs-nationalistes », je suis trop chrétien pour les athées, je suis trop catholique pour les chrétiens, je suis peut-être trop européen pour les Américains, et trop américain pour les Européens, après tout, je suis peut-être un simple fantôme. »
Ca résume bien le personnage.
Pour en savoir plus:
La bande annonce de « Metacortex » :
Métacortex, de Maurice G. Dantec (trailer)
envoyé par kaosystem. – Futurs lauréats du Sundance.
Un morceau écrit par Dantec avec No One Is Innocent et le site de l’auteur (d’où vient la photo de l’article)
Théâtre – Promenade de santé
Encore une plume scénique et une interprétation prenante ce mois-ci sur les planches parisiennes.
Nicolas Bedos (fils de) signe et monte « Promenade de santé », à la Pépinière Théâtre.

Pièce d’1heure en 1 acte, « Promenade de santé » met en scène pour la première fois Mélanie Laurent sur les planches. Amie de Nicolas Bedos, celui-ci a d’ailleurs écrit la pièce pour elle, pour lui donner son premier rôle au théâtre.
Si je n’étais pas restée sur une impression mémorable de son dernier rôle au cinéma dans « Inglorious Basterds » de Q. Tarantino, j’avoue que là, elle m’a surprise.
Synopsis de la pièce:
Deux jeunes gens sur un banc. Ils s’amusent, se plaisent, se désirent. Elle va lui dire : Je t’aime. Il voudrait dire : Pareil. Sauf que leur banc se trouve dans le jardin d’une clinique psychiatrique. Où finit la névrose pour que l’amour commence ? Jusqu’à quel point protéger l’autre de nos propres sentiments ? Une histoire de monstres, de deux monstres charmants.
Mélanie Laurent et Jérôme Kircher se donnent donc la réplique sur un banc, une chaise, un lit, contre un mur, le tout dans l’enclave d’une clinique psychiatrique.
Ils se rencontrent, se séduisent, se découvrent, se promettent tout et rien, s’exposent, se renferment, s’aiment. Amour, névroses, maladies psychiatriques, transfert, miroir, tous les thèmes borderline du sujet sont abordés, jamais lourdement et toujours de façon très prenante.

Si Mélanie Laurent surprend agréablement, son partenaire, Jérôme Kircher conquiert, présence, timbre, émotion, il a tout.
La plume de Nicolas Bedos rebondit pendant 1h non stop de façon fluide, parfois drôle, toujours juste et termine dans un final qui m’a tout simplement tiré une larmichette.
Touchant sans être vraiment larmoyant, médical sans être chiant, amoureux sans être gnagnan, émouvant sans être désespérant « Promenade de santé » est une vraie perle. A ne pas rater.
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Promenade de santé, joué à La Pépinière Théâtre du mardi au samedi à 19h
Texte et mise en scène: Nicolas Bedos
Comédiens: Mélanie Laurent, Jérôme Kircher
Scénographie: Sophie Jacob
Lumière: Philippe Lacombe
Collaboration artistique à la mise en scène: Pierre Azéma
Bande son: Olivier de Closmadeuc
Avec la complicité de Lucille Rozé
Sukkwan Island – David Vann
Entre un père et son fils, le plus fort est rarement celui auquel on pense. David Vann, sur fond d’ile perdue en Alaska, nous propose de plonger dans les racines d’une relation père- fils tragique dans « Sukkwan Island ».

Jim, las de ses déboires amoureux et sociaux, propose à son fils Roy, 13 ans, d’aller vivre 1 an sur Sukkwan Island, île perdue d’Alaska. Volonté de fuir ce quotidien qui le détruit, de renouer avec ses racines, de faire le point sur sa vie et de construire une relation avec un fils qu’il ne connait quasiment pas, Jim est un homme désespéré, plein de névroses, torturé psychologiquement et dont la béquille va être, contre toute attente, son fils.
Les jours passent à Sukkwan Island, entre pêche, chasse, construction d’abris, constitution de stock de nourriture mais aussi entre crises d’angoisse de Jim, pleurs de Roy, et l’angoisse qui monte, l’angoisse noire qui s’épaissit autour du père et du fils en même temps que l’hiver arrive. Jusqu’au drame qui renverse le livre, change le narrateur et enfonce le reste dans l’obscurité.
David Vann, originaire d’Alaska, réussit assez bien à faire comprendre la particularité de ce pays à la lectrice ignare que je suis à propos de ce bout de terre au nord des États-Unis. Mais l’intérêt du livre s’arrête là, ce qui est peu, vous en conviendrez.
Jim apparaît comme un homme certes névrosé et désespéré mais surtout geignard, faible, semblant avoir attiré son fils de 13 ans dans le pire des pièges, une prison dans laquelle Roy ne peut que regarder son père se détruire et le détruire par la même occasion. La culpabilité de laisser son père seul s’empreint de Roy sans qu’on arrive à avoir une once de pitié pour ce père falot et quelque peu inutile. On aurait pu s’attendre à une aventure à la Robinson Crusoé mais même pas.
Quand le drame survient, il arrive comme un cheveu sur la soupe, sans aucune explication ou signe avant-coureur, ce qui confirme le peu de profondeur des personnages et de la relation qu’est sensée nous présenter « Sukkwan Island » depuis le début.
La deuxième partie du livre, post-drame donc, part complètement en vrille et je n’ai même pas réussi à aller jusqu’au bout, tant le récit est lourd, lent, inintéressant et surtout absolument pas crédible ni générateur d’émotions.
Mis à part le mépris pour le père, si, j’avoue.
Bref, à lire à la limite si vous êtes curieux mais attendez le poche ou trouvez-le en bibliothèque…
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« Sukkwan Island« , David Vann
Paru le 7 janvier 2010 aux Editions Gallmeister
Kolyma – Tom Rob Smith
Presqu’un an après « Enfant 44″, Tom Rob Smith revient avec « Kolyma » présenté comme une suite sans être une suite. Rien que la couverture marque à la fois la filiation et surtout la rupture avec la tradition des couvertures plus « soft ».

Nous avions laissé Leo Demidov en 1953, au moment de la mort foudroyante de Staline, qui marqua à jamais un bouleversement dans le fonctionnement politique et social soviétique.
En 1956, en plein dans la déstalinisation opérée par Khrouchtchev, nous retrouvons Leo, non plus au MGB mais à la tête d’une brigade chargée des homicides, sa femme Raïssa et les deux filles qu’ils avaient adoptée à la suite d’« Enfant 44″, Zoya et Elena, adoption dont la première ne s’est jamais remise. Alors que tout semble quand même aller pour le mieux, un rapport secret émis par Khrouchtchev (issu du 20ème Congrès) sur les crimes atroces perpétrés par Staline et ses hommes de main (dont le MGB) ainsi qu’une vengeance attendue depuis des années par une femme qui traque Leo vont envoyer celui-ci tout droit dans le Goulag 57, situé dans la plaine de la Kolyma, région désertique de la Sibérie.
S’il y a une chose qui n’a pas bougé dans l’écriture et le style de Tom Rob Smith depuis « Enfant 44″ c’est bien sa connaissance parfaite de l’histoire de l’URSS et de ses rouages politiques, économiques et sociaux. L’arrivée de Khrouchtchev au pouvoir, la destalinisation, la formation du KGB, les soulèvements dans les anciens pays alliés de l’Empire Soviétique, tout y est traité d’un main de maître, pour un roman. Donc forcément de côté-ci je suis comblée.
Par contre, le reste ne va pas bien loin.
La fougue et les rebondissements très cinématographiques du premier opus sont quasi inexistants ici, le livre souffre d’énormes longueurs qui diluent complètement l’action, le suspense n’en est pas (ou plus) et Leo Demidov, qui était quand même la figure emblématique du premier livre, n’est plus ici qu’une lopette gémissante et totalement falot. On ne croit ni au Goulag ni à la vengeance, ni au retournement affectif de la fille adoptive de Zoya, on ne croit finalement presqu’à rien tant tout estplat et sans relief.
Contrairement à « Enfant 44″ que j’avais dévoré en en appréciant les moindre détails stylistiques et de fond, j’ai survolé « Kolyma » sans trouver ne serait-ce qu’une seule prise.
Dommage
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« Kolyma », Tom Rob Smith
Paru chez Belfond le 21 Janvier 2010
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